vendredi 3 avril 2020

Création de l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1923-1966)


           Création de l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1923-1966)



Création de l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1923-1966)
(« Revue des études urbaines » (« Mujtamaâ wa U’mrân »), n°11/12, décembre 1988, pp. 9-13)



                                   1)  Le bâtiment et le jardin de l’Ecole des Beaux-Arts 

   En vue d’encourager une large politique d’expansion de la culture française en Tunisie, des réformes ont été entreprises par le gouvernement du Protectorat. C’est dans le cadre de ces réformes, et parallèlement à la modernisation de l’enseignement, qu’a été fondé au mois de mars 1923 un Centre d’enseignement d’art, sous l’égide de Lucien Saint, Résident Général (1921-1929), et l’accord du Grand Conseil appelé à prêter son appui financier (1).


     Le Centre a été aménagé dans une aile du premier étage d’un somptueux palais, le Dar Ben Ayad (2), situé près de Bâb Djezira, dans le quartier sud de la Médina. Ce même lieu servait au début du siècle d'atelier au peintre français Pierre Gourdault (3).




                 2) Atelier de Pierre Gourdault, in "La Tunisie Illustrée", 1919, 4 juin, p. 9.



      En 1927, le centre a été transféré au rez-de-chaussée du même palais ; on  ne disposait plus alors que de deux salles dont l’une était mal éclairée.
    C’est avec des moyens, au début assez modestes, que l’on a pu acquérir un stock de livres et d’albums d’art constituant une bibliothèque qui contenait, en 1932, six cents ouvrages (4). Quelques moulages provenant des musées du Louvre et de Trocadéro, servant de modèles aux jeunes élèves et amateurs, et des œuvres de peinture et de sculpture envoyées par le Musée du Luxembourg et du Louvre, ont été placés dans le dépôt du Centre.

   Un enseignement théorique était assuré par Pierre Boyer, Inspecteur des Antiquités et Arts, qui a d’ailleurs eu lui-même l’initiative de la création de ce Centre et qui le dirigeait (5). P. Boyer donnait chaque quinzaine des conférences portant alternativement sur les grands courants de la peinture en Europe et l’histoire de la peinture française des Primitifs à Manet. Victor Valensi, architecte-conseil de la ville de Tunis, se chargeait de son côté du cours d’architecture (6).




                                  3) L’atelier de dessin du cours préparatoire


     Parallèlement, un enseignement pratique était maintenu par Armand Vergeaud (7) et Alexandre Fichet (8) ; le premier dirigeait l’atelier de peinture, le second, celui du dessin et du modelage. 

      A ses débuts, le Centre démarra avec une sélection de huit élèves. Mais au fil des années, le nombre des inscrits, recrutés pour la plupart parmi la colonie étrangère, a pris de l’ampleur. En 1930, on dénombrait en tout trente-neuf élèves fréquentant régulièrement les ateliers (dont quelques rares juifs tunisiens et seulement trois musulmans : Y. Turki (9), A. Ben Raïs et A. Ben Salem). (10)
   
     Un concours d’admission se déroulait avant la rentrée scolaire le 15 octobre de chaque année, et un concours de sortie avait lieu au mois de juin au moment de la fermeture. Durant chaque fin de trimestre, un jury décernait aux meilleurs élèves des récompenses.
        
     Succédant à Henri Doliveux (1919-1927), Emile Gau, nouveau Directeur Général de l’instruction publique et des Beaux-Arts (1927-1937) a érigé le modeste Centre d’Enseignement d’Art en Ecole des Beaux-Arts. Ce Centre qui n’était jusqu’alors qu’une institution semi-officielle a acquis, par un arrêté daté du 1er octobre 1930, le statut d’« Ecole des beaux-arts » (11). A partir de ce moment, A. Vergeaud en a pris la direction, en remplacement de P. Boyer, appelé à la retraite (12).



4) Le cours de décoration murale : les élèves exécutent les cartons de panneaux prévus en mosaïque        
        

       Les diplômés de l’Ecole ont organisé, dès 1929, une Association d’Anciens élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, à laquelle se sont joints des artistes de profession, des professeurs et des amis de l’art. Cette association, présidée par De la Porte des Vaux et encouragée par la résidence générale et les pouvoirs publics, préparait à chaque fin d’année scolaire une exposition des travaux d’élèves anciens et nouveaux. La première exposition, tenue au Palais des Sociétés Françaises, a remporté un vif succès : soixante-dix œuvres, parmi les cent-vingt présentées, ont été achetées.






                               Exposition de l'Association des élèves et amis du Centre d'art, 1929.










             Exposition au Centre d'art d’œuvres de Auguste Durel (1904-1993). Peintre, sculpteur et graveur, il comptait parmi les élèves les plus appréciés d'Armand Vergeaud. Il quitta définitivement la Tunisie en 1933 et s'installa à Paris). 



     Grâce à l’habile direction de A. Vergeaud (13), l’Ecole qui se constituait uniquement d’une section d’Arts plastiques (groupant les ateliers de peinture, de dessin, de gravure et de modelage), s’est dotée d’une nouvelle section d’architecture et d'urbanisme. Le cours facultatif donné initialement par V. Valensi ayant été suspendu en 1930 par suite de l’absence d’élèves, cette spécialité, mieux équipée, a retrouvé, à partir de 1944, un certain regain d’intérêt lorsque Jacques Marmey (14) en a pris la direction. (elle accueillait, en 1945, vingt-huit élèves).

               

                                                5)  L’atelier d’architecture

       Le nombre d’élèves inscrits augmentant chaque année (quatre-vingt-trois en 1953), le local du passage Ben Ayad est devenu trop exigu (15). Sous l’initiative de Lucien Paye, nouveau directeur de l’Instruction publique et des Beaux-Arts (1948-1955), l’Ecole a changé de lieu et s’est établie définitivement dans un ancien hospice des mutilés de guerre, situé extra-muros, à proximité de Bâb Sidi Abdessalam (Route de Forgemol, aujourd’hui Route de l’Armée Nationale). Le 16 octobre 1953, Pierre Voizard, nommé depuis un mois Résident Général (1953-1955), inaugurait le nouveau bâtiment en présence du Général Tahar Maâoui, représentant S.A. Le Bey, et de plusieurs personnalités tunisiennes et françaises (16). C’est sur le modèle des écoles d’art de province que Pierre Berjole (17), succédant en 1949 à  A. Vergeaud, établissait les nouveaux programmes (18). Un atelier d’arts décoratifs a été créé. On s’y initiait aux techniques des arts appliqués (affiche, illustration, céramique, verrerie, mosaïque, etc.)

        Le nouveau bâtiment étant plus spacieux, doté d’un jardin et équipé de plusieurs salles et d’une bibliothèque, les cours et les ateliers se déroulaient ainsi avec plus de régularité et dans de meilleures conditions matérielles.



6) L’atelier de décoration. Au mur, les meilleurs projets. A gauche, sur l’armoire, les maquettes du cours de décoration théâtrale.

      A l’instar des écoles d’art de province, l’enseignement pictural divulgué à l’Ecole des beaux-arts de Tunis préconisait le retour au classicisme à travers la discipline des musées. L’académisme gréco-romain y était de rigueur. L’œuvre de Vergeaud, de Fichet, de Berjole et de bien d’autres artistes enseignants, adoptait un style assez conventionnel, plus ou moins teinté d’un certain « modernisme » (19).  L’Ecole passait sous silence les pratiques artistiques locales présentes et passées, coupant ainsi avec la réalité du pays. L’art colonial prôné dans cette institution était incapable de saisir l’actualité quotidienne autrement qu’à travers les stéréotypes d’un orientalisme moribond. Il demeure cependant que les premiers maîtres qui y ont professé ont servi d’exemple aux futurs peintres de « l’Ecole de Tunis ». Nous devons, certes, honorer leur mémoire, en ce sens qu’ils ont largement contribué à jeter les prémices de la peinture moderne en Tunisie.

      En 1957, après une tutelle de l'Education Nationale, l'Ecole passa, en 1962, sous la tutelle du Ministère de la Culture. Le départ de Pierre Berjole en France, au mois de juin 1966 (20), a marqué la fin d’une période révolue et a ouvert une ère nouvelle. Un décret daté du 5 octobre 1967, portant réorganisation de l’Ecole des Beaux-Arts (21), correspondait avec la prise de la direction par une ancienne élève, Mme Safia Farhat (22), qui s’est fixée pour tâche, durant sa carrière qui s’est poursuivie jusqu'en 1981, d’assurer un changement profond dans les options et les moyens qui ont été jusqu'alors mis en place. Son principal objectif était de réhabiliter certains métiers artisanaux, notamment le tissage et la tapisserie, en leur insufflant, à travers un certain savoir-faire et un répertoire puisé dans la tradition, une dynamique artistique moderne. L’intégration de l’art dans le milieu tunisien, un art se dégageant de plus en plus du carcan d’un certain conventionnalisme, a été notamment la préoccupation majeure des responsables de l’Ecole durant les dernières décennies de l’Après-Indépendance (23). 
  

           

                                         7)  L’atelier de dessin du cours supérieur





 8) L'atelier de gravure ( 1984); photo de Claude Guenard (né en 1949, artiste peintre, graveur et sculpteur, ancien élève de l'Ecole des Beaux Arts de Paris, enseignant dans plusieurs écoles d'Afrique, dirigea au début des années 80 l'atelier de gravure à l'Ecole des BA de Tunis). 



·              (1) Le budget consacré à l’institution du Centre d’Enseignement d’Art a été fixé à l’origine par le Grand Conseil à 28.000 fr. En 1930, il s’est élevé à 75.000 fr. Cf. Direction Générale de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts : « L’œuvre scolaire de la France en Tunisie (1883-1930) » ; Imprimerie Victor Berthod, Bourg, 1931, pp. 51-52.  
·              (2) Pierre Gourdeault s'établit durant deux ans en Tunisie. Il exposa un ensemble d'œuvres orientalistes au Salon Tunisien de 1913). Cf. William Laparra : Pierre Gourdeault, in « La Tunisie illustrée », 4 juin 1919, pp. 9-10.
·              (3) A part les deux photographies n° 2 (tirée de "La Tunisie Illustrée",1919, 4 juin, p. 9) et n° 8 (tirée de la plaquette intitulée "l'atelier de gravure"), toutes les autres photographies figurant dans ce texte ont été puisées dans un article de Pierre Berjole intitulé « L’Enseignement des Beaux-Arts en Tunisie », (voir note 15). Ces photographies ont été prises par Jacques Simonot (1925-1982) lors de son séjour à Tunis  au milieu du XXème s. (Sa boutique de photographe  était sise  au 7 rue Sparte; il était surtout connu pour ses portraits de jeunes gens).
·              (4) A l’exception des périodiques, des travaux universitaires (mémoires de Master-thèses de Doctorat) et de la photothèque, la bibliothèque des Beaux-Arts comporte actuellement 11.000 ouvrages spécialisés dans divers domaines artistiques : Histoire des styles, peinture, sculpture, dessins, gravures, design, arts du spectacle, architecture d'intérieurs, philosophie, sciences). Un bon nombre de livres anciens et d’albums d’art, ornés par des photogravures, ont été gracieusement offerts, au début du siècle, par des particuliers. M. Ben Mustapha, ancien responsable de la bibliothèque, m'avait montré un épais registre dans lequel sont inscrits les noms des donateurs, parmi lesquels on reconnaît certaines personnalités notables de  l'époque connus dans le domaine politique ou culturel. (Une bonne partie de ces précieux ouvrages sont aujourd'hui détériorés ou inexistants).
·              (5) Pierre Boyer (né à Paris en 1865 et décédé en 1933), peintre paysagiste et portraitiste. Il fut envoyé en Tunisie pour créer un centre d’art et un musée d'art moderne. (Ce musée n'a cependant jamais vu le jour). Ayant acheté une propriété agricole près de Grombalia, il est enterré près de ce patelin au cimetière de Sidi-Aïch.
·              (6) Victor Valensi (1883-1977), a suivi les cours de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris. Il a été chargé de la mise sur pied d’un plan d’aménagement et d’extension de la ville de Tunis (1920). A travers ce projet, il contribua à la diffusion du style néo-mauresque. Il participa à l’Exposition des Arts Décoratifs à Paris (1925) et réalisa de nombreuses constructions au Pavillon de la Tunisie à l’Exposition Coloniale de 1931. La Grande synagogue de Tunis (1938) est son oeuvre majeure.
·              (7) Jean-Antoine-Armand Vergeaud (né à Angoulême en 1876). Elève de Gustave Moreau, de Flameng et de Cormon. Il s’est installé à Tunis de 1912 jusqu’à sa mort en 1949 et s’est manifesté dès 1910 au Salon Tunisien. (Il a exécuté un portrait de S.A. Ahmed Bey (1929-1942) destiné à la Grande Salle du trône (1930)). (Sociétaire des Artistes Français depuis 1906 ; Mention honorable en 1902 ; médaille de 3è classe en 1909 ; Légion d’honneur en 1932 ; médaille de bronze en 1937.) Cf. E. Bénézit : « Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs », libr. Gründ, Paris 1976, X, 451.
·              (8) Alexandre Fichet (né à Paris en 1881), arriva à Tunis en 1902. Professeur de dessin à l’Ecole professionnelle Emile Loubet et au Collège Sadiki. Président du Salon Tunisien à partir de 1912 jusqu’à sa mort en 1967. Il a réalisé des travaux de décoration à l’Exposition universelle de 1900, ainsi qu’au Palmarium et au Casino municipal de Tunis.
·              (9) Yahia Turki (1900-1969), surnommé « père de la peinture tunisienne », entra au Centre d’Art en 1923 » ; il n’y resta que quelques mois.
·              (10) Parmi les anciens élèves (européens installés en Colonie) inscrits au Centre d'Art, nous retenons les noms de : Pierre Boucherle, Antonio Corpora, Lucien Azan, Marina Baldasseroni, Carlo Maiolini, Geneviève Gavrel, René Lombard et René Paraire. Parmi les Tunisiens de confession israélite : Moses Levy, Jules Lellouche, Victor Journo et Henri Saada. Les premiers Tunisiens musulmans inscrits : Yahia Turki, Azzouz Ben Raïs, Ali Ben Salem,  Jellal Ben Abdallah, Abdelaziz Gorgi, Ali Bellagha, H. Turki et Zoubeir Turki.
·              (11)  « Journal Officiel Tunisien », n° 98 ; 10 décembre 1930, p. 2598.
·              (12) S’il quitta définitivement son poste de directeur du Centre d’Art, P. Boyer poursuivit néanmoins, jusqu'à sa mort en 1933, ses cours d'histoire de l'art qu'il assurait une fois par semaine.
·              (13) Le gouvernement français ne tarda pas à récompenser les mérites du professeur Vergeaud en le décorant du ruban rouge, lors de l’Exposition Coloniale de 1931, organisée à Paris à l’occasion du Centenaire de la Prise d’Alger ; exposition dans laquelle A. Vergeaud a présenté quelques travaux.
             (14) Jacques Marmey (1906-1988), architecte dont l'oeuvre majeure, en Tunisie, fut la construction du Lycée de                    Carthage (1949-1955), avait construit, à cette même époque un Centre d'accueil pour grands mutilés de guerre qui                   allait servir, à partir de 1956, de nouveau local à l'Ecole des beaux-arts de Tunis. En 1963, il fut également chargé      de la construction du palais  présidentiel de Raqqada, réaménagé, en 1986, en Musée d'art islamique.  Cf. Marc Breïtm                     "Rationalisme, tradition: Tunisie 1943-1947", Liège, 1986, pp. 172-173.
(( Il m'a paru intéressant, quoique n'ayant pas de rapport avec notre sujet, d'évoquer le rapport qu'il peut y avoir entre "paysage" et "architecture" et qui a été une des préoccupations primordiales de Marmey lors de la construction du Lycée de Carthage. "Celui-ci travaille sur le concept d'intégration de la bâtisse dans son milieu. De cette expérience, il atteste : "A l'aide d'un petit bateau, je me suis rendu au large pour vérifier la justesse de l'implantation de mes bâtiments. Je voulais, du Lycée, profiter de la vue tout en respectant l'intégrité du site millénaire". Cité dans "Institut français d'architecture", Auteur Archives d'Architecture du XXème siècle, éd. Mardaga,1991, p. 228. )) 
·              (15) On était à un moment donné très préoccupé par la nécessité de la création d’une école spacieuse et moderne. En 1937, on écrivait ceci : « L’Ecole des Beaux-Arts cherche un Mécène qui voudra bien l’installer sinon dans un Palais, du moins dans un logement suffisamment vaste pour abriter convenablement ses élèves et ses collections ».L’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, in « Tunisie, revue illustrée de l’actualité », n° 3 (1ère année), Tunis, 25 novembre 1932, p. 18.
·              (16) Durant l’inauguration de la nouvelle Ecole, un émouvant hommage a été rendu à la mémoire d’A. Vergeaud, à l’occasion du quatrième anniversaire de sa mort, par ses nombreux amis et élèves.
·              (17) Pierre-Louis Berjole (né à Samur (Maine et Loire) en 1897, décédé à Nice en 1990), étudia aux Ecoles des Beaux-Arts de Tours et de Paris.  Peintre paysagiste, il s’installa à Tunis et changea de facture en peignant des scènes orientalistes. Il fut Commandeur du mérite culturel en Tunisie, Officier dans l’ordre de la République tunisienne et Officier dans l’ordre des palmes académiques. Cf. E. Bénézit, op. cit., II,  661.
·              (18) Cf. P. Berjole : L’enseignement des Beaux-Arts en Tunisie, in « Bulletin Economique et Social de la Tunisie », n° 87, avril 1954, pp. 84-90.
·              (19) A. Vergeaud, tout en travaillant dans un style académique, rappelle, aussi bien dans ses scènes tunisiennes que celles de province, le symbolisme de son maître Gustave Moreau. A. Fichet applique dans ses paysages une technique pointilliste, tout en recherchant dans ses portraits un certain réalisme photographique. Les paysages tunisiens de P. Berjole (post-Cézanien) sont combinés dans une harmonie très recherchée de lumières et de couleurs. Tous ces peintres donnent à leurs tableaux un cachet typiquement tunisien en puisant dans le folklore.
·              (20) Dès lors, Berjole se fixa en France et devint, jusqu’à sa retraite en 1973, Conservateur du musée de l’Annonciade à Saint-Tropez.
·              (21) Décret n° 67-342.
·              (22) Safia Farhat (née en 1924 à Radès), peintre et tapissière. Membre de l’Ecole de Tunis à partir de 1949. Elle fonde la revue féminine « Faïza ». Enseigne à l’Ecole des Beaux-Arts dès la fin des années 50. Directrice de l'Ecole des beaux-arts, elle réforma les programmes d'enseignement en établissant notamment des contacts avec des enseignants de la Sorbonne spécialisés en esthétique, en arts plastiques et en histoire de l'art et avec certaines écoles d'architecture suisses. Évoluant vers une structure universitaire, l'Ecole des beaux-arts est devenue, en 1973, "Institut Technologique d'Art, d'Architecture et d'Urbanisme de Tunis".
·              (23) Cf. N. Ben Cheïkh : Exposition des travaux d’étudiants de la section Beaux-Arts de l’ITAAUT, in « Peindre à Tunis (pratique artistique maghrébine et histoire) », (Thèse de 3eme cycle sous la direction d’Olivier Revault d’Allones, Université de Paris I, Sorbonne, U.E.R. de philosophie,1978-79, p. 301). Cf. A. Chabouni : « Dix années avec l’ITAAUT », (mémoire de DEA, dactylographié), ITAAUT novembre-décembre 1981. (L'ITAAUT a été doté de plusieurs ateliers. Une série de plaquettes ont été réalisées, sous la direction de Ali Djerbi, présentant quelques-uns de ces ateliers ; voir à titre d'exemple : "L'atelier de gravure", Service de publications de l'ITAAUT, 1984 (texte et photos de Claude Guénard)). Cf. A. Nekhili : L’Ecole des Beaux-Arts hors des voies traditionnelles, in « La Presse », 8 janvier 1983, p. 3.





E.B.A.T., Ecole des Beaux-Arts de Tunis
(« Revue d’études urbaines » (Mujtamaâ wa U’mrân), n° 23, novembre 1996, pp. 25-26)(Chargé de la direction des Etudes et des Stages à l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, du 15 septembre 1995 au 15 septembre 1996).


  L’Ecole des Beaux-Arts de Tunis (initialement Centre d’Enseignement d’Art) existe depuis 1923. Au cours de cette période, elle a connu de nombreuses transformations qui l’ont amenée, en 1973, à sa structure actuelle d’établissement supérieur. A ce moment, elle s’appelait « Institut Technologique d’Art, d’Architecture et d’Urbanisme » et regroupait, comme son nom l’’indique, divers types de formation. Tout récemment, une restructuration de ce dispositif a amené la mise en place de trois écoles distinctes : l’Ecole Nationale d’Architecture et d’Urbanisme, l’Ecole des Beaux-Arts de Sfax (qui vient d’être créée) et l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis.  Cette dernière retrouve ainsi son ancienne dénomination et comprend un enseignement à vocation essentiellement artistique.

   La première année d’études est une année commune de caractère pluridisciplinaire et d’orientation. Elle assure une large formation de base dans les composantes du langage plastique (dessin, forme, couleur), parallèlement à un ensemble de cours théoriques dans les divers domaines de la connaissance (sciences humaines, histoire des civilisations).

       La deuxième année est une année de spécialisation qui engage la suite des études. L’étudiant choisit entre deux sections, celle des « Arts Plastiques » (qui comporte deux cycles de deux ans chacun pour un diplôme national de maîtrise), ou celle des « Arts et Métiers » (précédemment appelé « Design », pour un diplôme national « bac+5 »).

      L’enseignement d’Arts Plastiques répond à deux critères : le premier consiste à assurer une formation spécifique approfondie à de futurs enseignants d’éducation artistique ; le second résulte de l’importance qu’occupent la peinture, la sculpture ou la céramique dans le domaine de la pratique.

      La dénomination « Art et Métiers » a été choisie parce que l’ancienne appellation « Design », dans le sens propre du mot, renferme toute activité touchant au projet. Le design comprenait le produit (mobilier, voitures, appareils ménagers, objets utilitaires…), l’art graphique (ébauches d’affiches, de livres, illustration libre ou appliquée, images graphiques ou picturales…) et l’aménagement (décor de théâtre ou de films, décoration d’intérieurs…). Suivant la nouvelle réforme (cf. J.O.R.T. du 26 décembre 1995, décret n° 95-2485), le département « Art et Métiers » comprend une année commune (deuxième année du premier cycle). Le second cycle, d’une durée de trois ans, conduit à trois filières : Art et communication, Art-Artisanat et industrie, Architecture d’intérieurs-Scénographie. En vue des orientations pédagogiques, ces nouvelles filières témoignent d’une conception différente de la formation, pour une adaptation meilleure à la vie active en matière d’art, d’artisanat, d’industrie, de communication et d’aménagement. Dans ce sens, les études entreprises à l’ESBAT donnent des chances professionnelles à tout étudiant qui a développé ses propres capacités et qui sait comment les transposer dans un domaine de travail précis. La participation des étudiants à des projets réels, comme par exemple la collaboration avec des institutions publiques ou des producteurs privés, les confronte assez tôt avec les situations présentes de la pratique. L’Ecole des Beaux-Arts se doit d’encourager ce rapport avec la pratique, tout en prenant garde aux conflits critiques qui peuvent en découler. La créativité artistique doit rester le point de mire de la formation. Une conscience de soi critique, soutenue par la théorie, protège le jeune diplômé contre une soumission sans discernement sous de prétendues contraintes matérielles. Pour répondre à ces exigences, les programmes d’études comprennent tout aussi bien des thèmes artistiques et créatifs que théoriques et scientifiques. Une formation de troisième cycle en Sciences et Techniques des Arts, pour l’obtention d’un diplôme d’études approfondies (DEA) et par la suite d’un doctorat, se charge aussi bien de fournir  à l’Ecole qu’ au champ plus large de l’investigation scientifique des théoriciens compétents et dotés d’une réflexion profonde et soutenue.

    A côté des cours théoriques faisant partie intégrante des programmes pédagogiques, des missions et des stages annuels sont effectués. Des artistes, des critiques, des chercheurs, toutes disciplines confondues, portant un regard spécifique sur l’art, animent régulièrement des séminaires, des conférences, des expositions et des rencontres. C’est dans un esprit d’ouverture et dans le cadre d’une politique de coopération avec d’autres centres de recherches que l’Ecole compte assurer un rôle prépondérant dans l’avenir.

vendredi 27 mars 2020

Faouzia Hicheri ,xylographe


                               
                                        
                                      Faouzia Hicheri, xylographe

                                                                                 
Née en 1946 à la ville côtière de Nabeul, Faouzia Hicheri entre à l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis en 1972. Elle s'initie à l'art de la gravure dans l'atelier de Khalifa Chaltout (1). Munie de son diplôme en 1976, elle obtient quatre années plus tard une maîtrise en "esthétique de la gravure" à l'Université de Paris I. Elle se perfectionne dans cette spécialité en séjournant, de 1978 à 1980, à la Cité des Arts de Paris où elle présente une série de xylographies de format réduit illustrant le thème de "la femme tunisienne". Elle participe à d'autres expositions de groupe à Paris : IVème Salon des artistes indépendants - Exposition de la Méditerranée - Association des jeunes peintres français. Dès son retour en Tunisie, elle anime l'atelier de gravure à l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1981-2012), puis, durant les dernières années de sa carrière d'enseignante,  à l'Ecole des Beaux-Arts de sa ville natale Nabeul. (2)

 Sa toute première exposition s'est tenue en 1978 à la galerie Ibtissem. Des années durant, elle participe régulièrement à plusieurs manifestations  nationales et à travers le monde, notamment en Bulgarie (1987) et au Maroc (1990), expérimentant aussi bien la technique de la gravure sur bois de bout que celle de la taille-douce.




                                                        "Ombre", Gravure sur bois et acrylique (60x50 cm), 1985

                                                    
                                 
Sous le titre « Genèse, évolution et maturité d’une xylographie », une série de  compositions monumentales sont réalisées par l'artiste et exposées au cours du mois de juillet 1992  à la galerie Blel (Menzah V). Il s'agit de matrices empreintes sur papier chiffon et enduites d'encre pâle dans une dominante de gris-bleu. Des figures lumineuses dépouillées ou vêtues  de costumes traditionnels sont saisies dans les nuances les plus subtiles. En choisissant comme thème de prédilection "la femme tunisienne",  Faouzia Hicheri mêle à ses personnages toute sorte d'éléments puisés au fond de notre patrimoine: tatouages, fibules,  signes berbères... (3)


                                                      

                                               Gravures sur bois exposées à la Galerie Blel


Réunissant une multitude de gravures réalisées sur bois ou sur plaque de zinc ou de cuivre, elle présente un ensemble de ses œuvres à la "Triennale internationale du graphisme" en Egypte (1997). En août 2010, elle participe à l'exposition "Hommage à la création féminine" organisée à la galerie Blel. Plusieurs artistes femmes partagent les cimaises et la diversité de leurs styles constitue ainsi une variété d'expériences originales et multiples.


(1) Pour plus d'information concernant l'atelier de gravure à l'Ecole des beaux-arts de Tunis, cf. Claude Guenard : "L'atelier de gravure et la diversité des techniques employées", Institut technologique d'art, d'architecture et d'urbanisme de Tunis (service de publication), 1984. 


                                     

                                 L'atelier de gravure en 1984, photographie Claude Guenard

(2) Parmi les artistes graveurs  diplômés de l'Ecole des Beaux Arts de Tunis et qui ont poursuivi leur formation en France : Khélifa Chaltout, Gouider Triki, Mohamed ben Miftah, Bakir ben Fraj et Hédi Labbane.

(3) Cf. Kh. Lasram : Faouzia Hicheri, xylographe, in journal "Le Temps", 12 Juillet 1992, p. 9.            









mercredi 11 mars 2020

kh. Lasram, un artiste-artisan






                                           Khaled Lasram, un artiste-artisan
                                                                         
                                                                           "Tout homme est en droit dans son quotidien d'être entouré de beaux objets"                                                                                                                                           (William Morris, "L'art et l'artisanat")

                                                    


Khaled Lasram est aujourd’hui parmi nos artistes aînés dont les œuvres jouissent d’une notoriété certaine auprès des amateurs d’art. Même s’il ne se manifeste que rarement depuis quelque temps aux expositions de peinture, on reconnaît toutefois aisément son style particulier à travers des toiles aux sujets divers, traitées généralement dans des formes stylisées ou des figures plus ou moins abstraites rehaussées de couleurs  vives.

 Mais ce que l’on connaît le moins de lui, c’est son penchant pour les arts décoratifs.  A ses heures perdues, il confectionne des objets de toutes sortes en s’inspirant  de la tradition locale, développant  ainsi un concept assez particulier où s’affirme son propre cachet. Ces objets sont soit préconçus et réalisés entièrement par lui  ou commandés à des artisans. Ils trouvent tous leur place à côté de bien d’autres reliques chinées dans les échoppes des souks ou dans les brocantes. Passionné par les objets anciens, un de ses passe-temps favori est de fouiner dans les marchés aux puces ou dans les vieilles boutiques, découvrant de  rares bibelots pour lesquels  il a un coup de cœur.

 Ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1971-1975), Khaled Lasram poursuit ses études supérieures à la Sorbonne Paris I (1975-1981), où il prépare une thèse en Histoire de l’Art.

 Le choix de son sujet sur « les peintres orientalistes français en Egypte » l’incite à finaliser ses recherches en procédant à un dépouillement systématique des collections de certains musées de peinture nationaux à Paris  et dans quelques villes de province.

 Il ne manque pas à s’intéresser aussi, parallèlement, au domaine des arts décoratifs en se rendant fréquemment au Musée Carnavalet (consacré à l'histoire de la ville de  Paris, quartier du Marais), à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine (Palais Chaillot)  et en particulier au Musée des Arts Décoratifs. Ce dernier, situé dans l'aile Marsan du palais du Louvre (rue Rivoli), réunit l’une des plus importantes collections d’ameublement et de produits design.

 De retour en Tunisie, Khaled Lasram se rendait à plusieurs reprises au département islamique du Musée du Bardo, (accompagné le plus souvent par son professeur, Mohamed Yacoub, auquel le liait une indéfectible amitié) (1). Il se rendait aussi au Musée des Arts et Traditions populaires (ouvert à partir de 1978 et situé dans la médina de Tunis) renfermant  des collections de produits artisanaux traditionnels : meubles anciens, ustensiles domestiques, costumes brodés, bijoux d'art autochtones...

 Il réintègre l’Institut supérieur des beaux-Arts de Tunis où il enseigne, durant plus d’une trentaine d’année, la discipline  de  l’Histoire de l’Art (1982-2014). Ses cours se rapportent aussi bien à l’évolution de la peinture et de l’architecture à travers les principaux courants artistiques et stylistiques, qu’à celle des métiers d’art, de  l’architecture d’intérieurs et notamment du design produit.

 L’une des idées fondamentales de  son enseignement se résume dans le fait qu’il n’existe pas de clivage aussi net entre «l’artiste » et « l’artisan » et que seul  prévaut leur savoir-faire.  En ce sens, il démontre que la dénomination historique d’« art pur » et d’« art décoratif » ou d’ « art majeur » et d’ « art mineur » est de nos jours dépassée et doit plutôt être comprise comme une continuité. La distinction entre « art » et « artisanat » demeurant  en elle-même assez imprécise, l’exemple de l’artisanat  tunisien en particulier est significatif.

Ces deux notions  étaient bannies et inexistantes dans la société traditionnelle tunisienne. L’artisanat, fondé  sur d’anciennes traditions, certains métiers témoignent d’un riche registre de créativité artistique tant dans le style architectural  que dans la symbolique des formes et la science raffinée des couleurs. Il serait donc plus judicieux que l’on cesse de considérer l’activité artisanale sans rapport avec les arts plastiques. Nombre de productions pourraient être classées dans les deux catégories.

A ce propos, il convient de citer au passage l'initiateur des "Arts and Crafts", William Morris, qui prône, à la fin du XIXème siècle, le retour aux valeurs créatrices de l'artisanat. Travaillant lui-même comme artiste et artisan, il se propose de renouveler et de revaloriser certains métiers d'art. Il défend l'idée que la distinction entre l'art et l'artisanat devait être abolie. "Tout homme, à son échelle, pouvait être producteur de beauté".

L'expérience de l'architecte catalan Antoni Gaudi (1852-1962) est aussi intéressante. En intégrant à ses constructions architecturales des ouvrages artisanaux (ferronnerie, céramique, verrerie...), il réussit à créer une synthèse de tous les arts et métiers et en même temps une parfaite symbiose de la tradition et de l'innovation. Il puise surtout dans les sources patriotiques catalanes mais aussi dans le patrimoine artistique andalous en  s'inspirant notamment  des azulejos (carrés de céramique) que les artisans nasrides employèrent au XIIIème siècle afin de garnir les murs de  l'Alhambra de Grenade.  

Parmi les événements marquants que l'on peut évoquer à cet égard, le rôle qu'a joué en Allemagne Walter Gropius en fondant le Bauhaus (1919-1933), une école d'architecture et de design résultant d'une fusion de l' Ecole supérieure d'art avec celle des arts décoratifs.

Le Bauhaus se composait de plusieurs ateliers (poterie, textile, métal, menuiserie, verrerie et théâtre), dans lesquels les élèves apprentis devaient expérimenter la dextérité de maîtres artisans qualifiés et mettre à l'épreuve les théories élaborées par les professeurs enseignants. Un tel programme se conformait à l'idée répandue dès la seconde moitié du XIXème  siècle selon laquelle "tous les artisans étaient artistes, et que les artistes devaient être de bons artisans".

La réhabilitation des métiers de l'artisanat traditionnel, leur valorisation culturelle et leur promotion au niveau du marché sont parmi les questions cruciales qui ont été abordées par Khaled Lasram dans ses cours théoriques. Il défend l'idée qu'à travers la conception et la réalisation du produit artisanal, il serait avantageux d'expérimenter de nouvelles approches en favorisant une coopération étroite avec de jeunes diplômés en arts plastiques ou en design produit.

 L'idée d'une réconciliation entre art et artisanat se retrouve tout aussi bien appliquée chez Khaled Lasram à travers sa propre pratique. Plutôt que d'être fermé dans des catégories claires et tranchées, peu importe pour lui qu’il soit considéré comme artiste ou comme artisan, l’essentiel étant de pouvoir réussir à réaliser une œuvre qui puisse plaire par l’effet  qu’elle procure à nos sens. Un kilim ou un margûm (tapisseries de laine à tissage ras décorées  par des motifs berbères (regma) et comportant une riche gamme de couleurs), une fois utilisés comme tenture murale, peuvent tout aussi bien avoir autant d’effet et d’harmonie dans un intérieur qu’un tableau de peinture.

 Cependant, on sait qu'à partir des années 60, des artistes ont transformé radicalement les techniques du tissage en incorporant à leurs œuvres textiles des références à l'art moderne et contemporain. Jusque-là cantonnée dans le domaine d'un artisanat archaïque qui n'est plus conforme au goût du jour, la tapisserie s'est ainsi défaite d'un certain préjugé grâce à ces artistes qui n'ont eu cesse de renouveler leur approche du tissage en le considérant en tant qu'un langage plastique à part entière et en tant qu' une intervention sur la matière directe et créative. (2). 

 Durant ses études aux beaux-arts, Khaled Lasram ne manquait pas de se rendre en pleine ville, rue de Yougoslavie, où se tenait la galerie d’art, d’antiquités et de créations, appelée « Le Métier » et dirigée, à partir des années 60, par Ali Bellagha (1924-2006) et par son épouse Jacqueline Guilbert. Un des meilleurs représentants de l’Ecole de Tunis, A. Bellagha fut l’artiste-artisan par excellence. Il développa à travers sa démarche une approche moderniste des métiers d’art en essayant de revaloriser l’artisanat tunisien et de l’actualiser. Il travailla dans toutes sortes de matériaux : cuivre, argent, pierre, laine… et surtout le bois à la manière des sculpteurs artisans en réalisant des compositions en nature-morte. Ce maître eut un certain impact sur toute une génération d’artistes, en affinant  leur  goût pour les arts traditionnels.






Khaled Lasram  nous a accueilli chez lui avec beaucoup d’amabilité et de bienséance ; c’est là que nous avons découvert son monde secret. Une charmante porte à deux battants, richement décorée de motifs cloutés, ouvrage du maître de séant, marque l’entrée de la villa. Celle-ci, munie de larges fenêtres dotées de grilles en fer forgé travaillé sous le marteau, ouvrent sur un vaste jardin planté d’oliviers, de citronniers, de grenadiers et de bougainvilliers.






 Au salon, nous accédons à un lieu unique  autour de la beauté de l’ancien : le sol est entièrement recouvert  de tapis de laine typiquement kairouanais, colorés dans les teintes naturelles blanc-marron. Les murs sont garnis de toute une rangée de miroirs vénitiens, de portes-armes recouverts d'arabesques finement ciselés, d'étagères ornées d'éléments fraisés et d'une panoplie de portraits peints ou photographiques de personnages familiaux, à l’allure imposante, dont certains coiffés de superbes turbans à la mode ancienne. 















                                                                 


  



 Le mobilier est composé essentiellement de bancs décorés de rangs de lambris, de  coffres de dimensions variées couverts de plaques de cuivre ou incrustés de nacre, de bahuts munis de serrures spécialement commandées aux derniers forgerons de Bab-Ménara, aujourd’hui tous disparus, de porte-coran pliants en bois massif sculptés à la main, de braseros en laiton et une superbe cassolette au couvercle ajouré dans laquelle brûle des bâtonnets d'encens. Toute une rangée d' armoires, minutieusement peintes par l’artiste de motifs floraux, de vasques, d’oiseaux stylisés et d'arabesques rehaussés de couleurs pastel, contiennent toute sorte de fibules en argent soigneusement rangées, de fioles et d’aiguières en verre et opaline, d’anciennes médailles et pièces de monnaie, de corsages finement brodés de fils d’or sur velours… Dans ce  mélange exubérant d’articles d’ici ou d’ailleurs, importés d'Europe, issus du savoir-faire des artisans tunisien et souvent récupérés et embellis par l'artiste lui-même, celui-ci réussit à concilier, dans une parfaite symbiose et une exquise  harmonie, le goût oriental et moderne.

















































Notre hôte s’avère être un fervent collectionneur, consacrant ses loisirs à prendre soin  de tout un ensemble  de manuscrits enluminés et calligraphiés dans le style typiquement maghrébin ainsi que d'anciens ouvrages reliés cuir et dorure à l'or fin, hérités de son père. Une partie de sa bibliothèque, spécialisée dans les livres d’art, comporte notamment une série d’albums garnis de timbres-poste du monde entier dont certains provenant d’émissions anciennes limitées ou d’une grande rareté. Il y a aussi de vieilles cartes postales dénichées pour la plupart chez les bouquinistes des quais de Seine, des gravures, des  estampes et notamment des magazines illustrés de photogravures et de lithographies, achetés habituellement à la Librairie "Le Tiers Mythe", rue Cujas (tels que le magazine "La France coloniale", collection XIX, dont le texte, écrit par Alexis-Marie Cochet, est garni d'une belle illustration de la Grande Mosquée de Kairouan (1888)). On y trouve surtout une série d'albums contenant des  photographies originales de vues typiquement maghrébines datant de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. De véritables trésors que Khaled Lasram a sélectionné et a amassé depuis sa  tendre enfance, avec tellement de soin, de passion et d’amour ; de quoi ravir les amateurs de belles choses !  



                                                  Illustration de La Grande Mosquée de Kairouan (3)



Vue de l'entrée du port de Tunis, gravure XIXè s. (Imp. Gilquin et Dupain, r. de la Calandre 19, Paris)



   Couverture d'album cartes postales : scènes et types de Tunisie, Algérie et Maroc






 Palais du Bardo, SA Naceur Bey entouré de sa suite sur l'escalier des Lions 



Le casino du Belvédère



Couverture d'album cartes postales : scènes et types d'Egypte



Au bord du Nil



  Vues du Sud



Couverture d'album contenant 17 photographies prises vers 1867 par E Michel et rehaussées par Carle Bertolaja : "Campagne de la Kabylie tunisienne"




En frontispice : "Campagne dans la Kabylie tunisienne de Son Excellence Ahmet Zarrouk, Ministre de la guerre"





                       " Son Altesse Aly Bey se repose dan un olivier après le passage du défilé"


                       
                  Son Altesse Mohamed El-Hédi Bey (1902-1906), (photographie originale, 1902)



                Son Altesse Mohamed-En Naceur Bey (1906-1922), (photographie originale, 20x24)


Notes :

(1) Mohamed Yacoub (1937-2011), ancien conservateur en chef des musées et auteur du livre "Les merveilles du musée du Bardo" (éd. Contraste, Sousse 2021).

(2) Safia Farhat, directrice de l'Ecole des Beaux Arts de Tunis (1965-1981) a été la pionnière de la tapisserie moderne en Tunisie. Elle a créé au sein de l'Ecole un atelier de tissage.

 (Parmi nos artistes formés dans cet atelier : Fadwa Dagdoug,  Fatma Samet, Houda Rajeb et Salma Fourati qui ont repensé,  chacune à sa manière, le tapis traditionnel en lui conférant une touche de modernité. En 2010, des expositions de tissages, réalisée par des étudiants, ont été organisées à la Maison des Arts du Belvédère (Tunis)). 

 (Notons que le contact qu'ont eu les étudiants avec l'artiste américaine Sheila Hicks, lors de l'exposition de ses œuvres monumentales, en 1972 au Club Tahar Haddad, a été très fructueux.. Cette dernière, dans un esprit moderniste, s'inspire à la fois du design, de la décoration et des pratiques textiles héritées de l'art précolombien). 


(3)

(Il s'agit de l'une des toutes premières photographies prises en Tunisie par J. Garrigues vers 1880 : "La Grande Mosquée de Kairouan. (Collectie - Tropenmuseum Buit enmuur van de grote moskee van Kairouan)).


                                                                                                               Wacif