mardi 26 mai 2020

« Figuration et création d’un langage pictural en Tunisie »

« Figuration et création d’un langage pictural en Tunisie »


in « Poétique et Culture », sous la direction de Rachida Boubaker-Triki, Biruni, Sfax 1994, Arcantère, Paris 1994 (Actes du IIè colloque international de poïétique organisé par la Société Internationale de Poïétique et le Groupe de Recherche en Sciences de l’Art et de la Création de Beit al Hikma du 01 au 05 mai 1991 à Carthage.) pp. 73-80.

 

La figuration est un fait récent en Tunisie. Elle se manifeste à travers la peinture de chevalet, art d’emprunt, implanté par le système colonial.

En dépit des différentes civilisations qu’a connues le pays et dont on retrouve un peu partout les vestiges, la riche tradition artistique berbère s’est maintenue d’une façon vivace dans les zones rurales. Les signes qui sont souvent la stylisation d’éléments naturels, comportant un sens magique, servent de tatouages du corps humain. Ces mêmes signes étaient également utilisés comme décor à certains articles en particulier la poterie et le tissage. L’abstraction, nourrie par l’art berbère, n’a pas empêché cependant l’apparition sporadique dans les centres urbains d’un langage nettement figuratif (notamment sous la domination romaine et byzantine), mais la conquête arabe l’a renforcée, offrant une forme d’art particulièrement imprégnée de spiritualité.

La société tunisienne entretenait, avec l’avènement de l’Islam, une relation étroite avec un art hiératique se référant à la non-figuration des êtres et en rapport étroit avec les textes sacrés et la littérature mystique. Cette société donnait d’ailleurs au discours une fonction privilégiée dans le mécanisme de la pensée. La communication reposait essentiellement sur le verbe. La khataba et la façaha (éloquence, bien-dire) ont été les formes les plus convenues et les plus pratiques de l’expression arabe. Ce fait révèle le primat du langage discursif sur le langage iconographique et d’une pensée exclusivement fondée sur la rhétorique. L’iconoclasme malékite a joué, certes, un rôle prépondérant dans le refus de toute forme figurée. Yussuf ibn Tachafine, geôlier du poète al-Mu’tamid ibn ‘Abbad, dernier émir abbadite à régner sur Séville  ou Ibn Tumert, briseur des instruments de musique, qui ont régné au XIè et XIIè siècles sur l’empire almoravide, sont parmi les plus illustres à avoir pratiqué l’intolérance, le rigorisme dans la foi et le refus de toute forme d’art.

Cependant, des études spécialisées nous révèlent aujourd’hui les aspects d’une peinture arabe et musulmane qui s’est imposée en face d’une opposition iconoclaste virulente. (1) Si l’expérience de l’image existe donc dans la culture arabo-islamique, elle est pourtant détournée, labyrinthique, elle se développe en spirale, dirait-on, à travers les variations d’une figuration sans figure, c’est-à-dire sans dénomination. En commentant l’ouvrage de Mohamed Aziza, « L’Image et l’Islam », Jean Duvignaud note dans sa préface « qu’en Islam le verbe suscite la forme ; la parole, voire le geste ou la danse engendrent l’image et le jeu de couleurs. On devrait dire alors que l’image est, en Islam,  plus enracinée dans l’existence qu’elle ne l’a jamais été dans l’Occident depuis l’art roman. On peut même se demander si l’expérience des solidarités et des relations humaines ou des formes que suscitent les unes et les autres n’est pas plus importante ici que le déchiffrement des signes et l’illusion réaliste à laquelle nous a trop conviés la culture européenne». (2)

Mohamed Aziza nous démontre dans son livre comment l’image concrétisée par l’œuvre d’art contient en filigrane l’image informulée. Le monde des images informulées, mythiques ou oniriques, mentales, conscientes ou inconscientes s’infléchit à son tour dans celui de la praxis sociale. Que ce soit l’image artistique, l’image mythique ou l’image rêvée, elles constituent ensemble un langage semblable utilisant les mêmes représentations collectives.

Nous remarquons que dans la peinture sous-verre, art populaire qui prospère au siècle dernier dans certaines villes tunisiennes, l’image maintient un accord constant entre le réel et l’imaginaire, répondant aux besoins de la mémoire sociale. Les ustura ou légendes tirées de récits épiques, érotiques ou propres à l’histoire religieuse sont suggérées par l’image et signifiées par des formes symboliques. En cela, la peinture sous-verre, comme tout art traditionnel ne se fonde pas sur la représentation.

L’image bidimensionnelle des sous-verre conserve à la pensée un certain niveau de symbolisme et se rapproche ainsi beaucoup plus de l’écriture alphabétique que de l’image tridimensionnelle. Tout comme les images déclenchées par la lecture, elle reste la propriété de richesses variables de l’imagination. L’élément figuratif n’est pas totalement absent. Mais les objets (aspersoirs, brûle- parfums, vasques…), représentés sous forme de pictographies servent de supports à des compositions calligraphiques qui traduisent elles-mêmes des versets coraniques, des aphorismes ou des paroles de saints.

S’opposant ainsi aux modes traditionnels, c’est surtout au niveau du sujet figuré que la peinture à l’huile et de chevalet trouve son originalité. L’implantation de ce nouveau mode de représentation réaliste marque, au début du XXème siècle, une coupure avec la tradition iconoclaste. On conçoit que l’irruption d’une nouvelle forme d’expression amenée par l’Occident, telle que la peinture de chevalet, ait provoqué et lancé un défi d’une nature comparable à celui que lançait par ailleurs la revendication à l’Indépendance et à l’identité nationale.

Ce que Jacques Berque appelle « le vécu social », sur lequel prennent appui « les langages arabes du présent » (3), renvoie ici à une expérimentation diverse et riche que ponctue l’exploration des arts plastiques et de nouveaux modes de représentation et, pour la période actuelle, de l’audiovisuel. S’approprier une technique ne consiste point à en copier les premiers effets, mais à asservir l’instrument nouveau aux incitations d’une culture qui cherche à fonder dans la modernité son être original.

 

A.    Le réalisme figuratif

Dans une société aspirant à l’Indépendance et à l’autonomie se pose le problème urgent du développement accéléré et du rendement productif. L’art y est conçu lui-même comme travail sérieux et didactique, dans le sens qu’il doit se faire discours dont la compréhension pour les masses populaires doit être possible à travers le réalisme et l’image brute. La figuration semble en fait donner parfaitement une cohérence à l’imagerie du peintre tunisien qui cherche à convaincre par son art et s’adapte le plus à une considération exclusivement littéraire et anecdotique de l’œuvre d’art.

C’est vers les années 30 qu’apparurent les premiers représentants de l’art pictural en Tunisie. Les peintres locaux, réagissant contre l’exotisme et le poncif, se sont attachés à retrouver le vrai visage de leur pays. Leurs sources d’inspiration furent les réalités et les valeurs du milieu dans lequel ils ont vécu, choisissant comme support matériel des objets, des personnages et des scènes inspirées de la vie traditionnelle. Ce choix a renforcé, d’une part, le lien affectif entre cette nouvelle esthétique et le public et a rendu, d’autre part, plus accessible la lecture et le déchiffrement de l’image. Car qu’est-ce que la figuration? Sinon cette capacité à pouvoir discerner et reconnaître des formes, autrement dit, à composer des objets dont la réunion institue une mémoire culturelle.

Les pionniers, en voulant instaurer une nouvelle formule esthétique, ont eu pour principale tâche d’apprivoiser un nouveau langage iconique et de le nationaliser. C’est d’abord au niveau de l’anecdote qu’ils ont conçu le travail d’adoption-adaptation, par une représentation figurée de l’image significative du vécu social. Il faut attendre les années 60 pour que s’amorce une nouvelle prise de conscience plus profonde du problème, celle qui situe la spécificité au niveau d’une re-création de l’écriture plastique.

Le premier tunisien de confession islamique à avoir appréhendé un langage sans tradition, fut Yahia Turki, surnommé à juste titre « le père de la peinture tunisienne ». (4) Son œuvre se rapporte exclusivement à la représentation objective.  Un tableau de Yahia Turki est le plaisir d’un regard qui découvre dans l’image une réalité reconnaissable. Le regard est ici picturalité et image vécue du visible sur un même plan.

La valeur d’une peinture se fixe par rapport à son signifiant et à sa lecture directe. L’espace se limite à présenter les éléments dans leur existence quotidienne et le signe renvoie sans détour au signifiant collectif. L’art de Yahia manie ainsi des signes qui fonctionnent par l’anecdote, comme s’il procédait à un apprentissage, afin d’atteindre le stade opérationnel de l’image.

                          


                       « Fête de l’Indépendance, place Bab Souika », hst, collection de l’Etat


En observant l’une de ses toiles : « Fête de l’Indépendance, place Bab Souika », nous remarquons un espace plat, simplifié à l’extrême, où la lecture s’avère aisée pour l’esprit non initié. La technique, non élaborée au double niveau de la perception et du rendu du volume, donne surtout la primauté au sujet.

Tous les détails sont retenus et prennent des dimensions démesurées leur donnant une place de choix à l’échelle de l’œuvre.

Espace dénudé, mais riche en significations, c’est ce qui caractérise le langage plastique de Yahia, dont les signes visent à suggérer plutôt qu’à réaliser un système aux codifications autonomes.

La disposition logique d’objets étalés dans l’espace de ses toiles, l’absence de perspective et de modelé, font comparer ses tableaux aux fixés sous-verre et aux naïves images illustratives de thèmes mythiques ou religieux. C’est peut être cette parenté entre l’art de Yahia Turki et l’imagerie populaire qui fait dire au peintre Mosès Levy, juif tunisien ayant eu un certain impact sur Yahia, que ce dernier « parlait » arabe dans sa peinture. (5)

Si les courants esthétiques contemporains n’ont point touché Yahia Turki, qui pourtant a travaillé vers les années 20 dans l’atelier d’Albert Marquet, c’est parce qu’il a choisi de communiquer  avec un autre milieu socio culturel et que pour cela il lui fallait édifier un langage qui puise ses composantes dans un autre système de valeurs. C’est avec lui  que commence l’élaboration d’un nouveau chiffrage du signe pictural dans un espace signifiant.

L’art de Yahia symbolise par ailleurs un acte d’outrage vis-à-vis des milieux conservateurs qui bannissent la représentation figurée condamnée non sans restriction par la morale religieuse. « Un carton à la main, nous confie Yahia, j’étais en train de croquer le beau paysage qui s’offrait à moi : le quartier de Bab Bhar de la médina. Un vieil enturbanné de passage, ayant refoulé la foule de badauds qui m’entouraient est venu me reprocher de faire comme les roumis… » (6)

Lorsque Yahia adopte la peinture de chevalet, il entend peindre systématiquement son milieu. La manière dont est utilisé son langage pictural diffère fondamentalement de celle employée par l’école coloniale. L’intention, quant au sujet, n’est pas la même. Pour les peintres coloniaux, la Tunisie est un sujet comme tout autre. Par sa lumière, ses paysages pittoresques et les types humains qu’elle offre, elle devient prétexte à des variations chromatiques et formelles.

En accueillant les différents produits appartenant à la société traditionnelle, les peintres coloniaux récupèrent ce qui ne leur semble pas trop incompatible avec leur conception esthétique et le présentent en tant que produit de l’universel. Cette démarche de l’esthétique formelle les conduit à décharger le produit de sa signification initiale. A ce propos, Jean Laude écrit que « Dans une société traditionnelle, chaque élément codé, investi d’une signification qui lui est propre, est référé à un ensemble auquel il appartient, dans l’espace duquel il peut se situer de différentes façons mais hors duquel il ne possède aucun sens. » (7)

Les peintres coloniaux se sont préoccupés jusqu’alors de figurer des thèmes spécifiques à la Tunisie, mais leurs recherches s’inscrivaient par rapport à l’orientalisme et à la tradition picturale occidentale et ne pouvaient par conséquent être lisibles que par référence à leur propre contexte culturel. Certains parmi ces artistes, ayant rejoint les courants artistiques modernes, ont été l’objet d’acerbes critiques, comme l’a mentionné d’ailleurs Sophie El Goulli dans sa thèse « Origine et développement de la peinture en Tunisie » en parlant de l’apparition du mouvement abstrait à Paris et en le comparant à la situation à Tunis : « Car cette révolution picturale, écrit-elle, se passe au moment où le tunisien découvre la toute puissance de l’image, son pouvoir descriptif, au moment même où il passe de l’ère orale, du mot roi, à l’ère de l’image dont il retient l’anecdote et non la valeur du trait et de la couleur. » (9)

 Si l’on admet que c’est avec Yahia que commence l’élaboration d’un nouveau langage pictural, encore faut-il démontrer la continuité de ce langage et son évolution avec les peintres qui lui succèdent. Déjà on pourrait avancer qu’avec lui s’affirme la figuration comme mode d’expression réconciliée avec la réalité sociale. En dépit de l’inexistence d’une critique d’art importante pouvant esquisser les orientations générales, les quelques polémiques au sujet de l’abstraction et de la figuration qui ont opposé, dans les années 1956-1957, Edgar Naccache à Hatem el Mekki, révèlent déjà la formation de groupements et de tendances. (8)

Les arguments des défenseurs de la figuration se placent surtout d’un point de vue engagé, touchant un public le plus souvent profane en matière d’art mais exalté par le sentiment du nationalisme.

Pendant la phase coloniale, l’école du peuple constitue la seule ressource d’inspiration valable pour les artistes tunisiens. L’attachement artistique à un sujet, qui n’est autre que l’image de soi, s’avère un moyen efficace de préservation contre l’emprise culturelle instaurée par le Protectorat.

Les formes d’expression qui apparaissent avec les peintres succédant à Yahia ont un caractère d’homogénéité si l’on considère dans son ensemble l’œuvre du groupe. Même les innovations sur le plan formel viennent se combiner à un même système de figuration.



                                         Y. Turki, « La Kharja de Sidi bou Saïd », hst


Avec Ammar Farhat, on assiste à l’échelonnement de plans successifs suggérant un sens timide de la perspective. Il conserve en outre le même réseau de distribution des figures, ainsi que le même procédé de délimitation des objets par un trait accentué.













"Circoncision", hst, 1946

 

L’artiste recourant à son instinct manie la couleur comme fin en soi et comme décharge de sensations. Chaque tableau, prémédité, soumis à un travail d’élaboration systématique, au moment même de sa conception et de sa réalisation, trahit un savoir-faire inné de la construction-composition et de la manipulation du graphisme et de la couleur. 

                                             


    « Danses de tambours et de mezoued (cornemuse) », hst, 1960

 

Restant dans la tradition picturale de Yahia, le langage artistique d’Ammar Farhat apporte néanmoins une nouvelle dimension expressionniste où la communication se fait par l’évocation de sentiments puisés dans la réalité populaire. S’il s’est rallié au mode de représentation figurative, c’est encore pour domestiquer le pouvoir d’expression du langage pictural, pour confirmer ce langage et assurer sa transmissibilité.   

 

A.    Le signe traditionnel comme axe de représentation

Zoubeir Turki se situe entre l’ancien langage figuratif et l’espace du signe traditionnel. Le choix du dessin comme moyen technique s’accorde avec  une lecture plus abordable. (9)

 

       

 

 

 

                

         


                                           

                                   



                                           "Le bain maure", encre de Chine sur canson

 

« En cherchant les principes constructifs du tableau, Zoubeir Turki trouva la ligne et la couleur pure pour exprimer la plénitude de ses expériences plastiques. Il a employé le dessin pour obliger la couleur à sublimer l’expression, pour saisir la vie avec la plénitude de ses impressions et de ses perceptions.

La thématique pour assurer son message se développe ici dans deux directions : d’abord par la symbolique des signes qui impliquent une interprétation et, ensuite, par un humour qui renforce le lien de signification de l’œuvre et qui est caractéristique d’un aspect fondamental de la psyché tunisienne ». (10)

Zoubeir Turki considère que le réalisme pictural est la meilleure expression  perceptible par tous ceux auxquels il destine son art. C’est ainsi que ses œuvres sont teintées d’un humanisme profond. Dans son ouvrage « Tunis naguère et aujourd’hui », à travers une série d’illustrations et de dessins exécutés à la plume et au pinceau, l’artiste développe toute une thématique sur les comportements et pratiques de l’homme traditionnel ébauchés avec infiniment de souplesse. (11)

Nous rapportons, à titre d’exemple, l’un de ses thèmes qui constituent la richesse du folklore tunisien et que Zoubeir Turki a magnifié dans un langage simple et expressif : la Tijania (confrérie religieuse). Il s’agit de chanteuses qui accompagnent la timbale et rebab scandant les louanges du grand saint Sidi Ahmed Tijani. 


          

                                                  « La Tijania », encre de Chine sur canson

 

Nous abordons un autre peintre qui rejoint le courant de la figuration : Ali Ben Salem. Sen miniatures sont marquées par des lignes souples et sensuelles qui semblent être répétées à l’infini. Depuis son séjour en Suède, Il évolue vers une stylisation poussée à l’extrême. Les formes, épousant la bi dimensionnalité, deviennent de plus en plus épurées. C’est le mythe de tout l’Orient qui émerge à travers un univers pictural optimiste et coloré qui reflète les richesses d’un monde rêvé, peuplé de fleurs, de poissons, de biches et de personnages de légendes, des houris aux grands yeux, des princes à cheval…

 

                                                

                                                « Jeune couple au milieu des fleurs », 1930

 

Nous remarquons qu’avec Zoubeir Turki, Aly Ben Salem et d’autres encore : Ali Bellagha, Hatem el Mekki, Jalal Ben Abdallah, Abdelaziz Gorgi, Brahim Dahak… se profile un détachement du réalisme figuratif au bénéfice d’une stylisation systématique des formes. Leurs œuvres, si elles se placent dans la continuité de la peinture réaliste, innovent dans la mesure où on assiste à l’introduction de la symbolique comme axe de représentation.

 



                                           B. Dhahak, "La danseuse", hst, 102x66 cm, 1965


   


                                                                 Abdelaziz Gorgi "Malouf " 



 


                                                 Hatem El Mekki, "Les deux notables"                   

                   

Observons des reproductions d’œuvres tirées au hasard, celles d’Ali Bellagha, Les trois grâces, de Brahim Dahak : Danseuse, d’Abdelaziz Gorgi : Malouf, et de  Hatem El Mekki : Les deux notables, nous remarquons les mêmes caractéristiques formelles, à savoir une stylisation des formes, un espace plat avec une disposition linéaire des éléments de mise en valeur de l’indice culturel. Ici, le signe s’impose par ses multiples significations, constituant un langage qui se suffit à lui-même.

Cette approche de l’espace plastique se base sur deux niveaux : le premier, c’est que les figures humaines et les objets matériels sont traités sur un pied d’égalité pour la signification de l’œuvre ; le second niveau, c’est que la relation entre les éléments n’est pas topographique ou narrative mais qu’elle répond à des exigences de composition purement formelles.

L’œuvre d’Ali Bellagha, Les trois grâces, nous montre des personnages et des oiseaux traités dans le même esprit que les éléments décoratifs qui les entourent. Leur liaison les uns par rapport aux autres et leurs grandeurs incommensurables n’ont d’autre mobile que d’équilibrer les surfaces. Les formes contournées par un trait blanc, plates et sans modèle, ne sont pas d’ailleurs sans nous rappeler la technique bidimensionnelle des sous-verre.

 


                                               « Les trois grâces, collage et découpage, 53x47


Le fond noir, traité dans une matière unie et l’emploi d’un cerne blanc contournant les objets représentés accentuent leur détachement et jouent à les mettre en valeur renforçant ainsi leur fonction en tant que signes.

On remarque généralement que toute une panoplie d’objets et de détails particuliers : vases, instruments de musique, chapelets, éventails, sabots, bouquets de jasmin, portes cloutées, carreaux de faïence… sont  systématiquement employés par l’ensemble des  peintres parce qu’ils sont précisément la concrétisation de la vie traditionnelle retrouvée.

Cette autosuffisance de l’objet peint pour transmettre le message provient du fait qu’il acquiert une opérationnalité nouvelle. Le tableau qui signifiait par l’évocation de scènes, selon la logique du vécu dans le cadre de ses contraintes spatiales et temporelles, emprunte un nouveau mode de communication basé sur la réalisation symbolique.

Chez Jalal Ben Abdallah, les miniatures et les toiles ont presque toutes une même composition ; seuls les objets se déplacent d’une œuvre à l’autre, occupant chaque fois un espace différent.




                                   « Terrasse de pêcheur », aquarelle gouachée, 60x40 cm, 1965

 

Dans,  l’une de ses œuvres, Terrasse de pêcheur, se juxtaposent, au premier plan, toutes sortes d’objets (poissons, coquillages, filets, harpon, tabouret, sabots, lanterne, fruits…) et, au second plan, s’échelonnent les terrasses du village de Sidi Bou Saïd surmontées  par la mer et la montagne émergeante de Boukornine. Tous ces objets sont communs mais la sélection de l’artiste les fait glisser de sens et les investit d’une autre dimension, modifiant leur statut initial pour en faire les constituantes d’un monde idéalisé. 

Aucun de ces objets ne correspond vraiment aux données de l’expérience sensible. Non seulement leur disposition, mais leur contexte, leur densité, leur matière sont le produit d’une élaboration et d’une stylisation poussée. L’artiste dispose, manie, ordonne des éléments perceptifs identifiables mais en fonction d’une représentation conventionnelle.

    


                                                            « Le henné », 42x30cm

 

 Une autre œuvre,  exécutée par Jalel Ben Abdallah durant sa première période, Le Henné, représente une scène familiale se rapportant au mariage. La distribution des objets et leur arrangement réussit à créer une atmosphère cérémoniale. Le patio richement revêtu de panneaux de céramique, l’aménagement de l’espace habité, la mise en valeur d »éléments tels que le tapis au centre, le chat et la jarre au premier plan ainsi que la disposition des babouches au bord du tapis témoignent d’une conduite citadine. L’omniprésence de ces objets prédit un nouvel ordre spatial qui se limite à leur propre existence.

Il y a une atmosphère d’amitié avec les choses, des objets réconciliés, des objets qui ont presque des âmes. Le fait de rassembler dans un même ensemble fruits et coquillages (Nature morte sur la mer), ou même de placer des   colombes sur le pied d’une femme assise (Le collier de la colombe) se base sur une conception irrationnelle de l’espace. Ni les rapports de position d’objets, ni les gestes des personnages figurés ne répondent à l’acte opératoire pur : ces objets sont maniables dans l’abstrait.

L’apparence déformée des architectures n’obéit pas non plus aux règles strictes de la perspective réaliste et nous permet de dégager le lien essentiel qui attache le spectateur à la peinture fantastique : la fascination. Cette fascination s’exerce grâce à une représentation minutieuse des objets : les éléments du décor sont ceux de la vieille cité (fenêtres en fer forgé, portail, ruelles pavées, escaliers tordus, jarres, nattes…) et enfin des personnages dont l’immobilité semble hypnotiser.

L’art de Ben Abdallah se présente comme un vécu passionnel, une relation affective de l’artiste avec ses modèles tout chargés d’histoire intime. Ces objets tirés systématiquement du fond de notre mémoire deviennent les supports de notre imagination. Il en ressort un nouvel apprentissage dans la lecture du patrimoine, lequel est provoqué par le décodage de l’objet qui acquiert, aussi bien d’ailleurs dans l’œuvre de Ben Abdallah que dans celle de tout le groupe, un statut relevant d’une nouvelle considération esthétique.

 

 

(1)    L’école arabe de peinture a connu un certain épanouissement au 13è siècle notamment à Baghdad à travers l’art de la miniature. Cf. Richard Ettinghausen : « La peinture arabe », Skira, Genève, 1962. Cf. Alexandre Papadopoulo : « L’islam et l’art musulman », éd Mazenod, Paris, 1976.

(2)   Mohamed Aziza : « L’image et l’islam », préface de Jean Duvignaud, Albin Michel, Paris, 1978, pp 7-8., 1974.

(3)   Cf. Jacques Berque, « Langages arabes du présent », éd. Gallimard, Paris

(4)   Cf. « La Presse », quotidien tunisien, 19 février 1972.

(5)   Cf. « L’action »,  quotidien tunisien, 23 avril 1972.

(6)   Naceur ben Cheikh : « Mythes, réalités et significations de l’activité picturale en Tunisie, in « Culture et société au Maghreb, CNRS, Paris, 1975, p 152.

(7)   Cité par Jean Duvignaud : Lecture ethnologique de l’art, in « Les sciences humaines et l’œuvre d’art », La Connaissance, SA Bruxelles, 1969, P 180.

(8)   Sophie El Goulli : « Origine et développement de la peinture en Tunisie », Thèse de 3è cycle, Sorbonne, Paris, 1974, p 143.

(9)   Cf. « L’action », quotidien tunisien, 1956-57, « La Presse », quotidien tunisien, 1965-66.

(10) Milaslav Krajn’y : « Zoubeir Turki, éd de belles lettres et d’art, Prague, 1963, p. 16.

(11) « Tunis naguère et aujourd’hui », dessins et textes de Zoubeir Turki, adaptation française de Claude Roy, préface de Paul Sebag, STD,Tunis, 1967. Réédité par Sud Editions, Tunis, 2005.

dimanche 5 avril 2020

Peintures de Hédi Turki : Dialogue avec l’invisible


      


                                                   Peintures de Hédi Turki :

                                          Dialogue avec l’invisible






Sur les murs arc-boutés du petit musée de Sidi Bou Saïd, vingt-sept toiles de l’artiste peintre Hédi Turki viennent égayer cet espace, s’accordant à merveille avec une architecture traditionnelle et s’offrant au regard réjoui du visiteur. Elles révèlent une peinture calme et profonde, d’une superbe maturité d’expression et d’une originalité totale. Car ce même visiteur, abasourdi par les tonalités assourdissantes des folkloristes et post-orientalistes qui envahissent comme un nuisible virus les cimaises des galeries et salons d’exposition, découvre, en ce fin esprit de maître, une sensibilité pétulante et vive, un goût raffiné et discret.


Hédi Turki appartient incontestablement à l’élite, à ces véritables artistes, pourtant rares, doués d’un esprit inventif faisant d’eux les meneurs d’une mode nouvelle et d’une sensibilité nouvelle. N’at-il pas le premier, après les quelques œuvres que l’on connaît d’E. Naccache (1), introduit l’abstraction en Tunisie?

Sans doute, les deux voyages qu’il a entrepris aux Etats-Unis, respectivement en 1959 et, vingt ans après, en 1979, lui ont été d’un grand profit sur le plan professionnel et artistique. Il nous l’avoue lui-même dans son « Analyse rétrospective de l’expérience personnelle en matière d’art plastique » (janvier 1984). La découverte des peintres de l’Ecole de New York a profondément marqué son art. L’action Painting attira le peintre qui travailla sur une série de tableaux dans la technique du dripping inventée par J. Pollock. Mais l’impact de M. Rothko demeure le plus fort et le plus durable. En témoigne une série d’œuvres réalisées dans la monochromie et les glacis aux accords délicats, s’étalant sur de larges plages aux contours vaporeux.

Tout en conservant dans les travaux actuels ces mêmes procédés techniques, l’artiste se fraye des voies d’inspirations nouvelles. Abandonnant de plus en plus un paysagisme abstrait, dans lequel il garde une certaine nostalgie des rythmes cosmiques, il glisse vers une abstraction de plus en plus épurée qui laisse le spectateur perplexe devant des titres tels que « Paysage bleu », « Orage », « Flottaison », « Rêve antarctique »… qui ne sont point référentiels, topographiques, mais qui procèdent par suggestion, analogie ou par association établies par notre pure imagination.

Par l’enchevêtrement de lignes, de formes fluides, flottantes, aériennes, diluées dans leurs contours, irradiant d’une lumière profonde, le tableau devient espace dans son intégralité. Dans ce jeu de surfaces, l’espace visuel s’exclut en l’absence de repères géométriques, mais il cède la place à une mystérieuse vibration lumineuse qui semble circuler à travers la superposition de ces fines couches de couleurs douces et transparentes. Dans quelques toiles, traversées par une trame de traits verticaux colorés sur un fond assourdi, la composition est dynamique et frémissante, l’espace  tridimensionnel se trouve entièrement « déconstruit » par ce réseau de lignes couvrant tout le champ visuel. Le regard devient errant, incontrôlable, invitant le spectateur à se détacher complètement du monde sensible pour accéder à un monde dépouillé, plein de mystère, un monde démesuré qui n’est plus à la mesure de l’homme mais à la mesure de Dieu. L’inquiétude sereine qui rode dans toutes ces compositions, que nous offre à voir le Musée de Sidi Bou Saïd, confine au religieux. Ce dialogue avec l’invisible conduit indubitablement à l’Etre Suprême. Car, comme le souligne J. Rudel (2) dans le catalogue de l’exposition qu’a tenue le peintre à la galerie Vercamer (Paris 1968), « Turki pense que Dieu est absolu et qu’il est abstraction ».




                                                                             Nuit de Ramadhan,  hst, 1969






                                                  "Reflets", hst, 130x99 cm, 1980, Ministère de la Culture, Tunis






                                                                            "Profondeur de champ"






(1) Edgar Naccache (1917-2006). Membre de l'Ecole de Tunis (groupe des dix (1947), il s'installe définitivement à Paris à partir de 1962. Son style au début réaliste évolue vers une sorte de cubisme proche de l'abstraction.

(2) Jean Rudel (1917-2008). Peintre et professeur émérite en histoire de l'art et en art plastique à l'Université Panthéon-Sorbonne, auteur de plusieurs ouvrages dont "Technique de la peinture", collection "Que sais-je", 1974. (Ami d' artistes tunisiens, il s'est rendu fréquemment en Tunisie. Durant mon séjour à Paris, j'ai eu la chance de lier connaissance avec cet homme érudit alors qu'il se rendait souvent à la bibliothèque d'art et d'archéologie de Jacques Doucet. Il était sur le point d'achever sa thèse de doctorat sur l'organisation de la surface picturale dans la Renaissance italienne, qu'il avait soutenue en 1979. Travail de longue halène qui a nécessité plusieurs années de recherches et un constant aller-retour vers l'Italie afin de se rendre aux musées et pouvoir scruter de près les œuvres de peinture).



                                                      Khaled Lasram    (Journal  «Le Temps », dimanche 30-12-1990) 


vendredi 3 avril 2020

Création de l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1923-1966)


           Création de l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1923-1966)



Création de l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1923-1966)
(« Revue des études urbaines » (« Mujtamaâ wa U’mrân »), n°11/12, décembre 1988, pp. 9-13)



                                   1)  Le bâtiment et le jardin de l’Ecole des Beaux-Arts 

   En vue d’encourager une large politique d’expansion de la culture française en Tunisie, des réformes ont été entreprises par le gouvernement du Protectorat. C’est dans le cadre de ces réformes, et parallèlement à la modernisation de l’enseignement, qu’a été fondé au mois de mars 1923 un Centre d’enseignement d’art, sous l’égide de Lucien Saint, Résident Général (1921-1929), et l’accord du Grand Conseil appelé à prêter son appui financier (1).


     Le Centre a été aménagé dans une aile du premier étage d’un somptueux palais, le Dar Ben Ayad (2), situé près de Bâb Djezira, dans le quartier sud de la Médina. Ce même lieu servait au début du siècle d'atelier au peintre français Pierre Gourdault (3).




                 2) Atelier de Pierre Gourdault, in "La Tunisie Illustrée", 1919, 4 juin, p. 9.



      En 1927, le centre a été transféré au rez-de-chaussée du même palais ; on  ne disposait plus alors que de deux salles dont l’une était mal éclairée.
    C’est avec des moyens, au début assez modestes, que l’on a pu acquérir un stock de livres et d’albums d’art constituant une bibliothèque qui contenait, en 1932, six cents ouvrages (4). Quelques moulages provenant des musées du Louvre et de Trocadéro, servant de modèles aux jeunes élèves et amateurs, et des œuvres de peinture et de sculpture envoyées par le Musée du Luxembourg et du Louvre, ont été placés dans le dépôt du Centre.

   Un enseignement théorique était assuré par Pierre Boyer, Inspecteur des Antiquités et Arts, qui a d’ailleurs eu lui-même l’initiative de la création de ce Centre et qui le dirigeait (5). P. Boyer donnait chaque quinzaine des conférences portant alternativement sur les grands courants de la peinture en Europe et l’histoire de la peinture française des Primitifs à Manet. Victor Valensi, architecte-conseil de la ville de Tunis, se chargeait de son côté du cours d’architecture (6).




                                  3) L’atelier de dessin du cours préparatoire


     Parallèlement, un enseignement pratique était maintenu par Armand Vergeaud (7) et Alexandre Fichet (8) ; le premier dirigeait l’atelier de peinture, le second, celui du dessin et du modelage. 

      A ses débuts, le Centre démarra avec une sélection de huit élèves. Mais au fil des années, le nombre des inscrits, recrutés pour la plupart parmi la colonie étrangère, a pris de l’ampleur. En 1930, on dénombrait en tout trente-neuf élèves fréquentant régulièrement les ateliers (dont quelques rares juifs tunisiens et seulement trois musulmans : Y. Turki (9), A. Ben Raïs et A. Ben Salem). (10)
   
     Un concours d’admission se déroulait avant la rentrée scolaire le 15 octobre de chaque année, et un concours de sortie avait lieu au mois de juin au moment de la fermeture. Durant chaque fin de trimestre, un jury décernait aux meilleurs élèves des récompenses.
        
     Succédant à Henri Doliveux (1919-1927), Emile Gau, nouveau Directeur Général de l’instruction publique et des Beaux-Arts (1927-1937) a érigé le modeste Centre d’Enseignement d’Art en Ecole des Beaux-Arts. Ce Centre qui n’était jusqu’alors qu’une institution semi-officielle a acquis, par un arrêté daté du 1er octobre 1930, le statut d’« Ecole des beaux-arts » (11). A partir de ce moment, A. Vergeaud en a pris la direction, en remplacement de P. Boyer, appelé à la retraite (12).



4) Le cours de décoration murale : les élèves exécutent les cartons de panneaux prévus en mosaïque        
        

       Les diplômés de l’Ecole ont organisé, dès 1929, une Association d’Anciens élèves de l’Ecole des Beaux-Arts, à laquelle se sont joints des artistes de profession, des professeurs et des amis de l’art. Cette association, présidée par De la Porte des Vaux et encouragée par la résidence générale et les pouvoirs publics, préparait à chaque fin d’année scolaire une exposition des travaux d’élèves anciens et nouveaux. La première exposition, tenue au Palais des Sociétés Françaises, a remporté un vif succès : soixante-dix œuvres, parmi les cent-vingt présentées, ont été achetées.






                               Exposition de l'Association des élèves et amis du Centre d'art, 1929.










             Exposition au Centre d'art d’œuvres de Auguste Durel (1904-1993). Peintre, sculpteur et graveur, il comptait parmi les élèves les plus appréciés d'Armand Vergeaud. Il quitta définitivement la Tunisie en 1933 et s'installa à Paris). 



     Grâce à l’habile direction de A. Vergeaud (13), l’Ecole qui se constituait uniquement d’une section d’Arts plastiques (groupant les ateliers de peinture, de dessin, de gravure et de modelage), s’est dotée d’une nouvelle section d’architecture et d'urbanisme. Le cours facultatif donné initialement par V. Valensi ayant été suspendu en 1930 par suite de l’absence d’élèves, cette spécialité, mieux équipée, a retrouvé, à partir de 1944, un certain regain d’intérêt lorsque Jacques Marmey (14) en a pris la direction. (elle accueillait, en 1945, vingt-huit élèves).

               

                                                5)  L’atelier d’architecture

       Le nombre d’élèves inscrits augmentant chaque année (quatre-vingt-trois en 1953), le local du passage Ben Ayad est devenu trop exigu (15). Sous l’initiative de Lucien Paye, nouveau directeur de l’Instruction publique et des Beaux-Arts (1948-1955), l’Ecole a changé de lieu et s’est établie définitivement dans un ancien hospice des mutilés de guerre, situé extra-muros, à proximité de Bâb Sidi Abdessalam (Route de Forgemol, aujourd’hui Route de l’Armée Nationale). Le 16 octobre 1953, Pierre Voizard, nommé depuis un mois Résident Général (1953-1955), inaugurait le nouveau bâtiment en présence du Général Tahar Maâoui, représentant S.A. Le Bey, et de plusieurs personnalités tunisiennes et françaises (16). C’est sur le modèle des écoles d’art de province que Pierre Berjole (17), succédant en 1949 à  A. Vergeaud, établissait les nouveaux programmes (18). Un atelier d’arts décoratifs a été créé. On s’y initiait aux techniques des arts appliqués (affiche, illustration, céramique, verrerie, mosaïque, etc.)

        Le nouveau bâtiment étant plus spacieux, doté d’un jardin et équipé de plusieurs salles et d’une bibliothèque, les cours et les ateliers se déroulaient ainsi avec plus de régularité et dans de meilleures conditions matérielles.



6) L’atelier de décoration. Au mur, les meilleurs projets. A gauche, sur l’armoire, les maquettes du cours de décoration théâtrale.

      A l’instar des écoles d’art de province, l’enseignement pictural divulgué à l’Ecole des beaux-arts de Tunis préconisait le retour au classicisme à travers la discipline des musées. L’académisme gréco-romain y était de rigueur. L’œuvre de Vergeaud, de Fichet, de Berjole et de bien d’autres artistes enseignants, adoptait un style assez conventionnel, plus ou moins teinté d’un certain « modernisme » (19).  L’Ecole passait sous silence les pratiques artistiques locales présentes et passées, coupant ainsi avec la réalité du pays. L’art colonial prôné dans cette institution était incapable de saisir l’actualité quotidienne autrement qu’à travers les stéréotypes d’un orientalisme moribond. Il demeure cependant que les premiers maîtres qui y ont professé ont servi d’exemple aux futurs peintres de « l’Ecole de Tunis ». Nous devons, certes, honorer leur mémoire, en ce sens qu’ils ont largement contribué à jeter les prémices de la peinture moderne en Tunisie.

      En 1957, après une tutelle de l'Education Nationale, l'Ecole passa, en 1962, sous la tutelle du Ministère de la Culture. Le départ de Pierre Berjole en France, au mois de juin 1966 (20), a marqué la fin d’une période révolue et a ouvert une ère nouvelle. Un décret daté du 5 octobre 1967, portant réorganisation de l’Ecole des Beaux-Arts (21), correspondait avec la prise de la direction par une ancienne élève, Mme Safia Farhat (22), qui s’est fixée pour tâche, durant sa carrière qui s’est poursuivie jusqu'en 1981, d’assurer un changement profond dans les options et les moyens qui ont été jusqu'alors mis en place. Son principal objectif était de réhabiliter certains métiers artisanaux, notamment le tissage et la tapisserie, en leur insufflant, à travers un certain savoir-faire et un répertoire puisé dans la tradition, une dynamique artistique moderne. L’intégration de l’art dans le milieu tunisien, un art se dégageant de plus en plus du carcan d’un certain conventionnalisme, a été notamment la préoccupation majeure des responsables de l’Ecole durant les dernières décennies de l’Après-Indépendance (23). 
  

           

                                         7)  L’atelier de dessin du cours supérieur





 8) L'atelier de gravure ( 1984); photo de Claude Guenard (né en 1949, artiste peintre, graveur et sculpteur, ancien élève de l'Ecole des Beaux Arts de Paris, enseignant dans plusieurs écoles d'Afrique, dirigea au début des années 80 l'atelier de gravure à l'Ecole des BA de Tunis). 



·              (1) Le budget consacré à l’institution du Centre d’Enseignement d’Art a été fixé à l’origine par le Grand Conseil à 28.000 fr. En 1930, il s’est élevé à 75.000 fr. Cf. Direction Générale de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts : « L’œuvre scolaire de la France en Tunisie (1883-1930) » ; Imprimerie Victor Berthod, Bourg, 1931, pp. 51-52.  
·              (2) Pierre Gourdeault s'établit durant deux ans en Tunisie. Il exposa un ensemble d'œuvres orientalistes au Salon Tunisien de 1913). Cf. William Laparra : Pierre Gourdeault, in « La Tunisie illustrée », 4 juin 1919, pp. 9-10.
·              (3) A part les deux photographies n° 2 (tirée de "La Tunisie Illustrée",1919, 4 juin, p. 9) et n° 8 (tirée de la plaquette intitulée "l'atelier de gravure"), toutes les autres photographies figurant dans ce texte ont été puisées dans un article de Pierre Berjole intitulé « L’Enseignement des Beaux-Arts en Tunisie », (voir note 15). Ces photographies ont été prises par Jacques Simonot (1925-1982) lors de son séjour à Tunis  au milieu du XXème s. (Sa boutique de photographe  était sise  au 7 rue Sparte; il était surtout connu pour ses portraits de jeunes gens).
·              (4) A l’exception des périodiques, des travaux universitaires (mémoires de Master-thèses de Doctorat) et de la photothèque, la bibliothèque des Beaux-Arts comporte actuellement 11.000 ouvrages spécialisés dans divers domaines artistiques : Histoire des styles, peinture, sculpture, dessins, gravures, design, arts du spectacle, architecture d'intérieurs, philosophie, sciences). Un bon nombre de livres anciens et d’albums d’art, ornés par des photogravures, ont été gracieusement offerts, au début du siècle, par des particuliers. M. Ben Mustapha, ancien responsable de la bibliothèque, m'avait montré un épais registre dans lequel sont inscrits les noms des donateurs, parmi lesquels on reconnaît certaines personnalités notables de  l'époque connus dans le domaine politique ou culturel. (Une bonne partie de ces précieux ouvrages sont aujourd'hui détériorés ou inexistants).
·              (5) Pierre Boyer (né à Paris en 1865 et décédé en 1933), peintre paysagiste et portraitiste. Il fut envoyé en Tunisie pour créer un centre d’art et un musée d'art moderne. (Ce musée n'a cependant jamais vu le jour). Ayant acheté une propriété agricole près de Grombalia, il est enterré près de ce patelin au cimetière de Sidi-Aïch.
·              (6) Victor Valensi (1883-1977), a suivi les cours de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris. Il a été chargé de la mise sur pied d’un plan d’aménagement et d’extension de la ville de Tunis (1920). A travers ce projet, il contribua à la diffusion du style néo-mauresque. Il participa à l’Exposition des Arts Décoratifs à Paris (1925) et réalisa de nombreuses constructions au Pavillon de la Tunisie à l’Exposition Coloniale de 1931. La Grande synagogue de Tunis (1938) est son oeuvre majeure.
·              (7) Jean-Antoine-Armand Vergeaud (né à Angoulême en 1876). Elève de Gustave Moreau, de Flameng et de Cormon. Il s’est installé à Tunis de 1912 jusqu’à sa mort en 1949 et s’est manifesté dès 1910 au Salon Tunisien. (Il a exécuté un portrait de S.A. Ahmed Bey (1929-1942) destiné à la Grande Salle du trône (1930)). (Sociétaire des Artistes Français depuis 1906 ; Mention honorable en 1902 ; médaille de 3è classe en 1909 ; Légion d’honneur en 1932 ; médaille de bronze en 1937.) Cf. E. Bénézit : « Dictionnaire critique et documentaire des peintres, sculpteurs, dessinateurs et graveurs », libr. Gründ, Paris 1976, X, 451.
·              (8) Alexandre Fichet (né à Paris en 1881), arriva à Tunis en 1902. Professeur de dessin à l’Ecole professionnelle Emile Loubet et au Collège Sadiki. Président du Salon Tunisien à partir de 1912 jusqu’à sa mort en 1967. Il a réalisé des travaux de décoration à l’Exposition universelle de 1900, ainsi qu’au Palmarium et au Casino municipal de Tunis.
·              (9) Yahia Turki (1900-1969), surnommé « père de la peinture tunisienne », entra au Centre d’Art en 1923 » ; il n’y resta que quelques mois.
·              (10) Parmi les anciens élèves (européens installés en Colonie) inscrits au Centre d'Art, nous retenons les noms de : Pierre Boucherle, Antonio Corpora, Lucien Azan, Marina Baldasseroni, Carlo Maiolini, Geneviève Gavrel, René Lombard et René Paraire. Parmi les Tunisiens de confession israélite : Moses Levy, Jules Lellouche, Victor Journo et Henri Saada. Les premiers Tunisiens musulmans inscrits : Yahia Turki, Azzouz Ben Raïs, Ali Ben Salem,  Jellal Ben Abdallah, Abdelaziz Gorgi, Ali Bellagha, H. Turki et Zoubeir Turki.
·              (11)  « Journal Officiel Tunisien », n° 98 ; 10 décembre 1930, p. 2598.
·              (12) S’il quitta définitivement son poste de directeur du Centre d’Art, P. Boyer poursuivit néanmoins, jusqu'à sa mort en 1933, ses cours d'histoire de l'art qu'il assurait une fois par semaine.
·              (13) Le gouvernement français ne tarda pas à récompenser les mérites du professeur Vergeaud en le décorant du ruban rouge, lors de l’Exposition Coloniale de 1931, organisée à Paris à l’occasion du Centenaire de la Prise d’Alger ; exposition dans laquelle A. Vergeaud a présenté quelques travaux.
             (14) Jacques Marmey (1906-1988), architecte dont l'oeuvre majeure, en Tunisie, fut la construction du Lycée de                    Carthage (1949-1955), avait construit, à cette même époque un Centre d'accueil pour grands mutilés de guerre qui                   allait servir, à partir de 1956, de nouveau local à l'Ecole des beaux-arts de Tunis. En 1963, il fut également chargé      de la construction du palais  présidentiel de Raqqada, réaménagé, en 1986, en Musée d'art islamique.  Cf. Marc Breïtm                     "Rationalisme, tradition: Tunisie 1943-1947", Liège, 1986, pp. 172-173.
(( Il m'a paru intéressant, quoique n'ayant pas de rapport avec notre sujet, d'évoquer le rapport qu'il peut y avoir entre "paysage" et "architecture" et qui a été une des préoccupations primordiales de Marmey lors de la construction du Lycée de Carthage. "Celui-ci travaille sur le concept d'intégration de la bâtisse dans son milieu. De cette expérience, il atteste : "A l'aide d'un petit bateau, je me suis rendu au large pour vérifier la justesse de l'implantation de mes bâtiments. Je voulais, du Lycée, profiter de la vue tout en respectant l'intégrité du site millénaire". Cité dans "Institut français d'architecture", Auteur Archives d'Architecture du XXème siècle, éd. Mardaga,1991, p. 228. )) 
·              (15) On était à un moment donné très préoccupé par la nécessité de la création d’une école spacieuse et moderne. En 1937, on écrivait ceci : « L’Ecole des Beaux-Arts cherche un Mécène qui voudra bien l’installer sinon dans un Palais, du moins dans un logement suffisamment vaste pour abriter convenablement ses élèves et ses collections ».L’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, in « Tunisie, revue illustrée de l’actualité », n° 3 (1ère année), Tunis, 25 novembre 1932, p. 18.
·              (16) Durant l’inauguration de la nouvelle Ecole, un émouvant hommage a été rendu à la mémoire d’A. Vergeaud, à l’occasion du quatrième anniversaire de sa mort, par ses nombreux amis et élèves.
·              (17) Pierre-Louis Berjole (né à Samur (Maine et Loire) en 1897, décédé à Nice en 1990), étudia aux Ecoles des Beaux-Arts de Tours et de Paris.  Peintre paysagiste, il s’installa à Tunis et changea de facture en peignant des scènes orientalistes. Il fut Commandeur du mérite culturel en Tunisie, Officier dans l’ordre de la République tunisienne et Officier dans l’ordre des palmes académiques. Cf. E. Bénézit, op. cit., II,  661.
·              (18) Cf. P. Berjole : L’enseignement des Beaux-Arts en Tunisie, in « Bulletin Economique et Social de la Tunisie », n° 87, avril 1954, pp. 84-90.
·              (19) A. Vergeaud, tout en travaillant dans un style académique, rappelle, aussi bien dans ses scènes tunisiennes que celles de province, le symbolisme de son maître Gustave Moreau. A. Fichet applique dans ses paysages une technique pointilliste, tout en recherchant dans ses portraits un certain réalisme photographique. Les paysages tunisiens de P. Berjole (post-Cézanien) sont combinés dans une harmonie très recherchée de lumières et de couleurs. Tous ces peintres donnent à leurs tableaux un cachet typiquement tunisien en puisant dans le folklore.
·              (20) Dès lors, Berjole se fixa en France et devint, jusqu’à sa retraite en 1973, Conservateur du musée de l’Annonciade à Saint-Tropez.
·              (21) Décret n° 67-342.
·              (22) Safia Farhat (née en 1924 à Radès), peintre et tapissière. Membre de l’Ecole de Tunis à partir de 1949. Elle fonde la revue féminine « Faïza ». Enseigne à l’Ecole des Beaux-Arts dès la fin des années 50. Directrice de l'Ecole des beaux-arts, elle réforma les programmes d'enseignement en établissant notamment des contacts avec des enseignants de la Sorbonne spécialisés en esthétique, en arts plastiques et en histoire de l'art et avec certaines écoles d'architecture suisses. Évoluant vers une structure universitaire, l'Ecole des beaux-arts est devenue, en 1973, "Institut Technologique d'Art, d'Architecture et d'Urbanisme de Tunis".
·              (23) Cf. N. Ben Cheïkh : Exposition des travaux d’étudiants de la section Beaux-Arts de l’ITAAUT, in « Peindre à Tunis (pratique artistique maghrébine et histoire) », (Thèse de 3eme cycle sous la direction d’Olivier Revault d’Allones, Université de Paris I, Sorbonne, U.E.R. de philosophie,1978-79, p. 301). Cf. A. Chabouni : « Dix années avec l’ITAAUT », (mémoire de DEA, dactylographié), ITAAUT novembre-décembre 1981. (L'ITAAUT a été doté de plusieurs ateliers. Une série de plaquettes ont été réalisées, sous la direction de Ali Djerbi, présentant quelques-uns de ces ateliers ; voir à titre d'exemple : "L'atelier de gravure", Service de publications de l'ITAAUT, 1984 (texte et photos de Claude Guénard)). Cf. A. Nekhili : L’Ecole des Beaux-Arts hors des voies traditionnelles, in « La Presse », 8 janvier 1983, p. 3.





E.B.A.T., Ecole des Beaux-Arts de Tunis
(« Revue d’études urbaines » (Mujtamaâ wa U’mrân), n° 23, novembre 1996, pp. 25-26)(Chargé de la direction des Etudes et des Stages à l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis, du 15 septembre 1995 au 15 septembre 1996).


  L’Ecole des Beaux-Arts de Tunis (initialement Centre d’Enseignement d’Art) existe depuis 1923. Au cours de cette période, elle a connu de nombreuses transformations qui l’ont amenée, en 1973, à sa structure actuelle d’établissement supérieur. A ce moment, elle s’appelait « Institut Technologique d’Art, d’Architecture et d’Urbanisme » et regroupait, comme son nom l’’indique, divers types de formation. Tout récemment, une restructuration de ce dispositif a amené la mise en place de trois écoles distinctes : l’Ecole Nationale d’Architecture et d’Urbanisme, l’Ecole des Beaux-Arts de Sfax (qui vient d’être créée) et l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis.  Cette dernière retrouve ainsi son ancienne dénomination et comprend un enseignement à vocation essentiellement artistique.

   La première année d’études est une année commune de caractère pluridisciplinaire et d’orientation. Elle assure une large formation de base dans les composantes du langage plastique (dessin, forme, couleur), parallèlement à un ensemble de cours théoriques dans les divers domaines de la connaissance (sciences humaines, histoire des civilisations).

       La deuxième année est une année de spécialisation qui engage la suite des études. L’étudiant choisit entre deux sections, celle des « Arts Plastiques » (qui comporte deux cycles de deux ans chacun pour un diplôme national de maîtrise), ou celle des « Arts et Métiers » (précédemment appelé « Design », pour un diplôme national « bac+5 »).

      L’enseignement d’Arts Plastiques répond à deux critères : le premier consiste à assurer une formation spécifique approfondie à de futurs enseignants d’éducation artistique ; le second résulte de l’importance qu’occupent la peinture, la sculpture ou la céramique dans le domaine de la pratique.

      La dénomination « Art et Métiers » a été choisie parce que l’ancienne appellation « Design », dans le sens propre du mot, renferme toute activité touchant au projet. Le design comprenait le produit (mobilier, voitures, appareils ménagers, objets utilitaires…), l’art graphique (ébauches d’affiches, de livres, illustration libre ou appliquée, images graphiques ou picturales…) et l’aménagement (décor de théâtre ou de films, décoration d’intérieurs…). Suivant la nouvelle réforme (cf. J.O.R.T. du 26 décembre 1995, décret n° 95-2485), le département « Art et Métiers » comprend une année commune (deuxième année du premier cycle). Le second cycle, d’une durée de trois ans, conduit à trois filières : Art et communication, Art-Artisanat et industrie, Architecture d’intérieurs-Scénographie. En vue des orientations pédagogiques, ces nouvelles filières témoignent d’une conception différente de la formation, pour une adaptation meilleure à la vie active en matière d’art, d’artisanat, d’industrie, de communication et d’aménagement. Dans ce sens, les études entreprises à l’ESBAT donnent des chances professionnelles à tout étudiant qui a développé ses propres capacités et qui sait comment les transposer dans un domaine de travail précis. La participation des étudiants à des projets réels, comme par exemple la collaboration avec des institutions publiques ou des producteurs privés, les confronte assez tôt avec les situations présentes de la pratique. L’Ecole des Beaux-Arts se doit d’encourager ce rapport avec la pratique, tout en prenant garde aux conflits critiques qui peuvent en découler. La créativité artistique doit rester le point de mire de la formation. Une conscience de soi critique, soutenue par la théorie, protège le jeune diplômé contre une soumission sans discernement sous de prétendues contraintes matérielles. Pour répondre à ces exigences, les programmes d’études comprennent tout aussi bien des thèmes artistiques et créatifs que théoriques et scientifiques. Une formation de troisième cycle en Sciences et Techniques des Arts, pour l’obtention d’un diplôme d’études approfondies (DEA) et par la suite d’un doctorat, se charge aussi bien de fournir  à l’Ecole qu’ au champ plus large de l’investigation scientifique des théoriciens compétents et dotés d’une réflexion profonde et soutenue.

    A côté des cours théoriques faisant partie intégrante des programmes pédagogiques, des missions et des stages annuels sont effectués. Des artistes, des critiques, des chercheurs, toutes disciplines confondues, portant un regard spécifique sur l’art, animent régulièrement des séminaires, des conférences, des expositions et des rencontres. C’est dans un esprit d’ouverture et dans le cadre d’une politique de coopération avec d’autres centres de recherches que l’Ecole compte assurer un rôle prépondérant dans l’avenir.