vendredi 27 mars 2020

Faouzia Hicheri ,xylographe


                               
                                        
                                      Faouzia Hicheri, xylographe

                                                                                 
Née en 1946 à la ville côtière de Nabeul, Faouzia Hicheri entre à l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis en 1972. Elle s'initie à l'art de la gravure dans l'atelier de Khalifa Chaltout (1). Munie de son diplôme en 1976, elle obtient quatre années plus tard une maîtrise en "esthétique de la gravure" à l'Université de Paris I. Elle se perfectionne dans cette spécialité en séjournant, de 1978 à 1980, à la Cité des Arts de Paris où elle présente une série de xylographies de format réduit illustrant le thème de "la femme tunisienne". Elle participe à d'autres expositions de groupe à Paris : IVème Salon des artistes indépendants - Exposition de la Méditerranée - Association des jeunes peintres français. Dès son retour en Tunisie, elle anime l'atelier de gravure à l'Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1981-2012), puis, durant les dernières années de sa carrière d'enseignante,  à l'Ecole des Beaux-Arts de sa ville natale Nabeul. (2)

 Sa toute première exposition s'est tenue en 1978 à la galerie Ibtissem. Des années durant, elle participe régulièrement à plusieurs manifestations  nationales et à travers le monde, notamment en Bulgarie (1987) et au Maroc (1990), expérimentant aussi bien la technique de la gravure sur bois de bout que celle de la taille-douce.




                                                        "Ombre", Gravure sur bois et acrylique (60x50 cm), 1985

                                                    
                                 
Sous le titre « Genèse, évolution et maturité d’une xylographie », une série de  compositions monumentales sont réalisées par l'artiste et exposées au cours du mois de juillet 1992  à la galerie Blel (Menzah V). Il s'agit de matrices empreintes sur papier chiffon et enduites d'encre pâle dans une dominante de gris-bleu. Des figures lumineuses dépouillées ou vêtues  de costumes traditionnels sont saisies dans les nuances les plus subtiles. En choisissant comme thème de prédilection "la femme tunisienne",  Faouzia Hicheri mêle à ses personnages toute sorte d'éléments puisés au fond de notre patrimoine: tatouages, fibules,  signes berbères... (3)


                                                      

                                               Gravures sur bois exposées à la Galerie Blel


Réunissant une multitude de gravures réalisées sur bois ou sur plaque de zinc ou de cuivre, elle présente un ensemble de ses œuvres à la "Triennale internationale du graphisme" en Egypte (1997). En août 2010, elle participe à l'exposition "Hommage à la création féminine" organisée à la galerie Blel. Plusieurs artistes femmes partagent les cimaises et la diversité de leurs styles constitue ainsi une variété d'expériences originales et multiples.


(1) Pour plus d'information concernant l'atelier de gravure à l'Ecole des beaux-arts de Tunis, cf. Claude Guenard : "L'atelier de gravure et la diversité des techniques employées", Institut technologique d'art, d'architecture et d'urbanisme de Tunis (service de publication), 1984. 


                                     

                                 L'atelier de gravure en 1984, photographie Claude Guenard

(2) Parmi les artistes graveurs  diplômés de l'Ecole des Beaux Arts de Tunis et qui ont poursuivi leur formation en France : Khélifa Chaltout, Gouider Triki, Mohamed ben Miftah, Bakir ben Fraj et Hédi Labbane.

(3) Cf. Kh. Lasram : Faouzia Hicheri, xylographe, in journal "Le Temps", 12 Juillet 1992, p. 9.            









mercredi 11 mars 2020

kh. Lasram, un artiste-artisan






                                           Khaled Lasram, un artiste-artisan
                                                                         
                                                                           "Tout homme est en droit dans son quotidien d'être entouré de beaux objets"                                                                                                                                           (William Morris, "L'art et l'artisanat")

                                                    


Khaled Lasram est aujourd’hui parmi nos artistes aînés dont les œuvres jouissent d’une notoriété certaine auprès des amateurs d’art. Même s’il ne se manifeste que rarement depuis quelque temps aux expositions de peinture, on reconnaît toutefois aisément son style particulier à travers des toiles aux sujets divers, traitées généralement dans des formes stylisées ou des figures plus ou moins abstraites rehaussées de couleurs  vives.

 Mais ce que l’on connaît le moins de lui, c’est son penchant pour les arts décoratifs.  A ses heures perdues, il confectionne des objets de toutes sortes en s’inspirant  de la tradition locale, développant  ainsi un concept assez particulier où s’affirme son propre cachet. Ces objets sont soit préconçus et réalisés entièrement par lui  ou commandés à des artisans. Ils trouvent tous leur place à côté de bien d’autres reliques chinées dans les échoppes des souks ou dans les brocantes. Passionné par les objets anciens, un de ses passe-temps favori est de fouiner dans les marchés aux puces ou dans les vieilles boutiques, découvrant de  rares bibelots pour lesquels  il a un coup de cœur.

 Ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis (1971-1975), Khaled Lasram poursuit ses études supérieures à la Sorbonne Paris I (1975-1981), où il prépare une thèse en Histoire de l’Art.

 Le choix de son sujet sur « les peintres orientalistes français en Egypte » l’incite à finaliser ses recherches en procédant à un dépouillement systématique des collections de certains musées de peinture nationaux à Paris  et dans quelques villes de province.

 Il ne manque pas à s’intéresser aussi, parallèlement, au domaine des arts décoratifs en se rendant fréquemment au Musée Carnavalet (consacré à l'histoire de la ville de  Paris, quartier du Marais), à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine (Palais Chaillot)  et en particulier au Musée des Arts Décoratifs. Ce dernier, situé dans l'aile Marsan du palais du Louvre (rue Rivoli), réunit l’une des plus importantes collections d’ameublement et de produits design.

 De retour en Tunisie, Khaled Lasram se rendait à plusieurs reprises au département islamique du Musée du Bardo, (accompagné le plus souvent par son professeur, Mohamed Yacoub, auquel le liait une indéfectible amitié) (1). Il se rendait aussi au Musée des Arts et Traditions populaires (ouvert à partir de 1978 et situé dans la médina de Tunis) renfermant  des collections de produits artisanaux traditionnels : meubles anciens, ustensiles domestiques, costumes brodés, bijoux d'art autochtones...

 Il réintègre l’Institut supérieur des beaux-Arts de Tunis où il enseigne, durant plus d’une trentaine d’année, la discipline  de  l’Histoire de l’Art (1982-2014). Ses cours se rapportent aussi bien à l’évolution de la peinture et de l’architecture à travers les principaux courants artistiques et stylistiques, qu’à celle des métiers d’art, de  l’architecture d’intérieurs et notamment du design produit.

 L’une des idées fondamentales de  son enseignement se résume dans le fait qu’il n’existe pas de clivage aussi net entre «l’artiste » et « l’artisan » et que seul  prévaut leur savoir-faire.  En ce sens, il démontre que la dénomination historique d’« art pur » et d’« art décoratif » ou d’ « art majeur » et d’ « art mineur » est de nos jours dépassée et doit plutôt être comprise comme une continuité. La distinction entre « art » et « artisanat » demeurant  en elle-même assez imprécise, l’exemple de l’artisanat  tunisien en particulier est significatif.

Ces deux notions  étaient bannies et inexistantes dans la société traditionnelle tunisienne. L’artisanat, fondé  sur d’anciennes traditions, certains métiers témoignent d’un riche registre de créativité artistique tant dans le style architectural  que dans la symbolique des formes et la science raffinée des couleurs. Il serait donc plus judicieux que l’on cesse de considérer l’activité artisanale sans rapport avec les arts plastiques. Nombre de productions pourraient être classées dans les deux catégories.

A ce propos, il convient de citer au passage l'initiateur des "Arts and Crafts", William Morris, qui prône, à la fin du XIXème siècle, le retour aux valeurs créatrices de l'artisanat. Travaillant lui-même comme artiste et artisan, il se propose de renouveler et de revaloriser certains métiers d'art. Il défend l'idée que la distinction entre l'art et l'artisanat devait être abolie. "Tout homme, à son échelle, pouvait être producteur de beauté".

L'expérience de l'architecte catalan Antoni Gaudi (1852-1962) est aussi intéressante. En intégrant à ses constructions architecturales des ouvrages artisanaux (ferronnerie, céramique, verrerie...), il réussit à créer une synthèse de tous les arts et métiers et en même temps une parfaite symbiose de la tradition et de l'innovation. Il puise surtout dans les sources patriotiques catalanes mais aussi dans le patrimoine artistique andalous en  s'inspirant notamment  des azulejos (carrés de céramique) que les artisans nasrides employèrent au XIIIème siècle afin de garnir les murs de  l'Alhambra de Grenade.  

Parmi les événements marquants que l'on peut évoquer à cet égard, le rôle qu'a joué en Allemagne Walter Gropius en fondant le Bauhaus (1919-1933), une école d'architecture et de design résultant d'une fusion de l' Ecole supérieure d'art avec celle des arts décoratifs.

Le Bauhaus se composait de plusieurs ateliers (poterie, textile, métal, menuiserie, verrerie et théâtre), dans lesquels les élèves apprentis devaient expérimenter la dextérité de maîtres artisans qualifiés et mettre à l'épreuve les théories élaborées par les professeurs enseignants. Un tel programme se conformait à l'idée répandue dès la seconde moitié du XIXème  siècle selon laquelle "tous les artisans étaient artistes, et que les artistes devaient être de bons artisans".

La réhabilitation des métiers de l'artisanat traditionnel, leur valorisation culturelle et leur promotion au niveau du marché sont parmi les questions cruciales qui ont été abordées par Khaled Lasram dans ses cours théoriques. Il défend l'idée qu'à travers la conception et la réalisation du produit artisanal, il serait avantageux d'expérimenter de nouvelles approches en favorisant une coopération étroite avec de jeunes diplômés en arts plastiques ou en design produit.

 L'idée d'une réconciliation entre art et artisanat se retrouve tout aussi bien appliquée chez Khaled Lasram à travers sa propre pratique. Plutôt que d'être fermé dans des catégories claires et tranchées, peu importe pour lui qu’il soit considéré comme artiste ou comme artisan, l’essentiel étant de pouvoir réussir à réaliser une œuvre qui puisse plaire par l’effet  qu’elle procure à nos sens. Un kilim ou un margûm (tapisseries de laine à tissage ras décorées  par des motifs berbères (regma) et comportant une riche gamme de couleurs), une fois utilisés comme tenture murale, peuvent tout aussi bien avoir autant d’effet et d’harmonie dans un intérieur qu’un tableau de peinture.

 Cependant, on sait qu'à partir des années 60, des artistes ont transformé radicalement les techniques du tissage en incorporant à leurs œuvres textiles des références à l'art moderne et contemporain. Jusque-là cantonnée dans le domaine d'un artisanat archaïque qui n'est plus conforme au goût du jour, la tapisserie s'est ainsi défaite d'un certain préjugé grâce à ces artistes qui n'ont eu cesse de renouveler leur approche du tissage en le considérant en tant qu'un langage plastique à part entière et en tant qu' une intervention sur la matière directe et créative. (2). 

 Durant ses études aux beaux-arts, Khaled Lasram ne manquait pas de se rendre en pleine ville, rue de Yougoslavie, où se tenait la galerie d’art, d’antiquités et de créations, appelée « Le Métier » et dirigée, à partir des années 60, par Ali Bellagha (1924-2006) et par son épouse Jacqueline Guilbert. Un des meilleurs représentants de l’Ecole de Tunis, A. Bellagha fut l’artiste-artisan par excellence. Il développa à travers sa démarche une approche moderniste des métiers d’art en essayant de revaloriser l’artisanat tunisien et de l’actualiser. Il travailla dans toutes sortes de matériaux : cuivre, argent, pierre, laine… et surtout le bois à la manière des sculpteurs artisans en réalisant des compositions en nature-morte. Ce maître eut un certain impact sur toute une génération d’artistes, en affinant  leur  goût pour les arts traditionnels.






Khaled Lasram  nous a accueilli chez lui avec beaucoup d’amabilité et de bienséance ; c’est là que nous avons découvert son monde secret. Une charmante porte à deux battants, richement décorée de motifs cloutés, ouvrage du maître de séant, marque l’entrée de la villa. Celle-ci, munie de larges fenêtres dotées de grilles en fer forgé travaillé sous le marteau, ouvrent sur un vaste jardin planté d’oliviers, de citronniers, de grenadiers et de bougainvilliers.






 Au salon, nous accédons à un lieu unique  autour de la beauté de l’ancien : le sol est entièrement recouvert  de tapis de laine typiquement kairouanais, colorés dans les teintes naturelles blanc-marron. Les murs sont garnis de toute une rangée de miroirs vénitiens, de portes-armes recouverts d'arabesques finement ciselés, d'étagères ornées d'éléments fraisés et d'une panoplie de portraits peints ou photographiques de personnages familiaux, à l’allure imposante, dont certains coiffés de superbes turbans à la mode ancienne. 















                                                                 


  



 Le mobilier est composé essentiellement de bancs décorés de rangs de lambris, de  coffres de dimensions variées couverts de plaques de cuivre ou incrustés de nacre, de bahuts munis de serrures spécialement commandées aux derniers forgerons de Bab-Ménara, aujourd’hui tous disparus, de porte-coran pliants en bois massif sculptés à la main, de braseros en laiton et une superbe cassolette au couvercle ajouré dans laquelle brûle des bâtonnets d'encens. Toute une rangée d' armoires, minutieusement peintes par l’artiste de motifs floraux, de vasques, d’oiseaux stylisés et d'arabesques rehaussés de couleurs pastel, contiennent toute sorte de fibules en argent soigneusement rangées, de fioles et d’aiguières en verre et opaline, d’anciennes médailles et pièces de monnaie, de corsages finement brodés de fils d’or sur velours… Dans ce  mélange exubérant d’articles d’ici ou d’ailleurs, importés d'Europe, issus du savoir-faire des artisans tunisien et souvent récupérés et embellis par l'artiste lui-même, celui-ci réussit à concilier, dans une parfaite symbiose et une exquise  harmonie, le goût oriental et moderne.

















































Notre hôte s’avère être un fervent collectionneur, consacrant ses loisirs à prendre soin  de tout un ensemble  de manuscrits enluminés et calligraphiés dans le style typiquement maghrébin ainsi que d'anciens ouvrages reliés cuir et dorure à l'or fin, hérités de son père. Une partie de sa bibliothèque, spécialisée dans les livres d’art, comporte notamment une série d’albums garnis de timbres-poste du monde entier dont certains provenant d’émissions anciennes limitées ou d’une grande rareté. Il y a aussi de vieilles cartes postales dénichées pour la plupart chez les bouquinistes des quais de Seine, des gravures, des  estampes et notamment des magazines illustrés de photogravures et de lithographies, achetés habituellement à la Librairie "Le Tiers Mythe", rue Cujas (tels que le magazine "La France coloniale", collection XIX, dont le texte, écrit par Alexis-Marie Cochet, est garni d'une belle illustration de la Grande Mosquée de Kairouan (1888)). On y trouve surtout une série d'albums contenant des  photographies originales de vues typiquement maghrébines datant de la fin du XIXème siècle et du début du XXème. De véritables trésors que Khaled Lasram a sélectionné et a amassé depuis sa  tendre enfance, avec tellement de soin, de passion et d’amour ; de quoi ravir les amateurs de belles choses !  



                                                  Illustration de La Grande Mosquée de Kairouan (3)



Vue de l'entrée du port de Tunis, gravure XIXè s. (Imp. Gilquin et Dupain, r. de la Calandre 19, Paris)



   Couverture d'album cartes postales : scènes et types de Tunisie, Algérie et Maroc






 Palais du Bardo, SA Naceur Bey entouré de sa suite sur l'escalier des Lions 



Le casino du Belvédère



Couverture d'album cartes postales : scènes et types d'Egypte



Au bord du Nil



  Vues du Sud



Couverture d'album contenant 17 photographies prises vers 1867 par E Michel et rehaussées par Carle Bertolaja : "Campagne de la Kabylie tunisienne"




En frontispice : "Campagne dans la Kabylie tunisienne de Son Excellence Ahmet Zarrouk, Ministre de la guerre"





                       " Son Altesse Aly Bey se repose dan un olivier après le passage du défilé"


                       
                  Son Altesse Mohamed El-Hédi Bey (1902-1906), (photographie originale, 1902)



                Son Altesse Mohamed-En Naceur Bey (1906-1922), (photographie originale, 20x24)


Notes :

(1) Mohamed Yacoub (1937-2011), ancien conservateur en chef des musées et auteur du livre "Les merveilles du musée du Bardo" (éd. Contraste, Sousse 2021).

(2) Safia Farhat, directrice de l'Ecole des Beaux Arts de Tunis (1965-1981) a été la pionnière de la tapisserie moderne en Tunisie. Elle a créé au sein de l'Ecole un atelier de tissage.

 (Parmi nos artistes formés dans cet atelier : Fadwa Dagdoug,  Fatma Samet, Houda Rajeb et Salma Fourati qui ont repensé,  chacune à sa manière, le tapis traditionnel en lui conférant une touche de modernité. En 2010, des expositions de tissages, réalisée par des étudiants, ont été organisées à la Maison des Arts du Belvédère (Tunis)). 

 (Notons que le contact qu'ont eu les étudiants avec l'artiste américaine Sheila Hicks, lors de l'exposition de ses œuvres monumentales, en 1972 au Club Tahar Haddad, a été très fructueux.. Cette dernière, dans un esprit moderniste, s'inspire à la fois du design, de la décoration et des pratiques textiles héritées de l'art précolombien). 


(3)

(Il s'agit de l'une des toutes premières photographies prises en Tunisie par J. Garrigues vers 1880 : "La Grande Mosquée de Kairouan. (Collectie - Tropenmuseum Buit enmuur van de grote moskee van Kairouan)).


                                                                                                               Wacif








mercredi 6 novembre 2019

Yahia Turki obient une bourse



Yahia Turki, pionnier de la peinture tunisienne, obtient une bourse d’entretien (« La Revue Sadikienne » (Organe de l’Association des Anciens élèves du Collège Sadiki), n° 19, juin 2000, pp.12-16.






            L’histoire de la peinture contemporaine en Tunisie suscite de nos jours un intérêt accru de la part des chercheurs. En effet, quelques maisons d’édition tunisiennes se sont spécialisées dans la publication de monographies se rapportant à la vie et à l’œuvre d’un bon nombre de nos artistes nationaux. Cet intérêt porte surtout sur ceux de la première génération, car ils annoncent les prémices d’une expression artistique nouvelle qui s’affermit et évolua rapidement, avec les générations suivantes, dans une voie qui lui confère aujourd’hui un caractère spécifique et une certaine originalité.

            L’on constate cependant qu’en dehors de brèves mentions à travers quelques ouvrages et articles de revues, aucune recherche, complète et exhaustive, n’a été menée jusqu’à présent sur Yahia Turki. Il est de prime nécessité qu’une pareille lacune soit comblée et qu’une étude, dans laquelle on puisse relater dans le menu détail les moments de la vie de celui qui fut reconnu, à juste titre, comme étant le « père de la peinture tunisienne », et dans laquelle on puisse rassembler tout au moins une partie de son abondante production, soit enfin réalisée. Un tel travail s’avère indispensable, d’autant plus que Yahia Turki présente tout particulièrement un cas sociologique digne d’intérêt : doyen des peintres tunisiens, il fut le premier à avoir défriché pour les autres les chemins de l’art, le premier à avoir assumé une vie artistique active et exercé l’art comme métier, à un moment, il faut le rappeler, où la pratique de la peinture à l’huile et de chevalet était encore inexistante dans les milieux autochtones. (1)


                                                                    

                                                   "L'entrée des souks", hst, 1930, signé bd


                                    
             La peinture de Yahia constitue en fait le début d’une expérience créatrice qui allait poser les jalons d’un art national contemporain. L’assimilation de nouveaux apports culturels amenés par le colonialisme et une pratique artistique importée allaient développer chez Yahia et les précurseurs une nouvelle appréhension esthétique. Mais c’est l’agitation d’une époque marquée par les tribulations de l’épreuve coloniale qui contribua surtout à faire naître chez ces artistes un sentiment d’appartenance culturelle, une volonté de prouver leur différence et en même temps suscitait en eux un sentiment de cohésion et de coopération qui allait aboutir, en 1947, à la formation d’une association sous le nom d’Ecole de Tunis, et dont Yahia Turki assuma, à la veille de l’Indépendance jusqu’à sa mort en 1968, la présidence.

           Placée dans son contexte historique, la peinture de Yahia revendique une certaine spécificité. Si elle prête les mêmes procédés techniques et reprend les mêmes thèmes que ceux traités dans la peinture coloniale, elle s’y démarque nettement quant à l’intention de son auteur. Car Yahia entend peindre systématiquement son propre milieu, qu’il appréhende en parfait connaisseur, sans recourir à une vision restrictive et avilissante telle que formulée jusque-là par un orientalisme désuet. Les tableaux de Yahia ne cessent aujourd’hui de s’imposer à nous, de nous délecter par leur sincérité et la clarté de leur message. Ils chantent l’hymne d’une Tunisie chatoyante, heureuse et sereine, vue à travers une vision résolument confiante et optimiste, une Tunisie qui, sans paraître altérée par les changements brusques de l’époque moderne, garde une parfaite harmonie avec ses usages et les coutumes de son peuple.

            D'une facture légère et alerte, les œuvres de Yahia conservent une certaine ingénuité ; car c’est toujours à sa dextérité que le peintre a recours plutôt qu’aux audaces de la spéculation. Et c’est par l’éclat et la fraîcheur de leur palette, par leur côté naturel et instinctif que ces œuvres font encore vibrer nos cœurs, tant est pure l’âme du peintre.


  

                                                        « Scène de mariage à Jerba » (détail), hst., coll. Privée

          


                                                                        "Souk des étoffes", hs carton



                                                                  "La Hara de Tunis, Soir du Sabbat", hst

 La simplification des formes, leur traitement par masses compactes, l’opposition parfois trop violente des tons, l’absence de volume, quelques irrégularités anatomiques et une fausse perspective, ajoutons à cela une disposition sélective et logique d’objets platement étalés, tous ces traits qui caractérisent le savoir-faire de Yahia, loin de toute contrainte académique, les font comparer aux fixés sou verre et aux vieilles illustrations imprimées de thèmes mythiques ou religieux. C’est peut-être leur filiation avec une imagerie populaire qui faisait dire au peintre Mosès Levy que « Yahia parlait arabe dans sa peinture ».

            Yahia Turki annonçait d’abord un portraitiste ; il s’essaya dans le portrait académique à l’instar de Ahmed Ben Osman et de Hédi Khayachi. (A titre d’exemple, on connaît de lui une peinture historique : « La mort du Général Farhat », réplique d’une œuvre de Ben Osman). Puis, découvrant l’art du paysage sous l’influence d’artistes européens, il s’était mis, en quête de lumière et de ton local, à exécuter des vues étincelantes de la nature méditerranéenne. Il était surtout très attentif à l’humanité, qu’il regardait avec indulgence, peuplant ses tableaux d’hommes et de femmes saisis dans leur banalité quotidienne, à travers un coup de crayon rapide et amusant.




                                                                  "La danse", hst,



                                                  


                                            "Marabout dans l'oasis à Tozeur", s b d. يحي  1929



            On sait que Yahia naquit vers 1903 dans la ville d’Istamboul. Son père, Mohammed Ben Rejab, barbier de son état, épousa une jeune turque du nom de Nazly, qui se distinguait par son habileté dans l’art de la broderie ; elle communiqua à son fils, Mohamed Yahia, le goût des couleurs et des ornements. A l’âge de six ans, l’enfant perdit sa mère. Le père retourna donc avec son fils à Jerba, son pays d’origine. Il ne tarda pas à s’installer à Tunis comme coiffeur. Le jeune enfant fut envoyé à l’école coranique. Pour faire plaisir à ses camarades, il s’appliqua à décorer les planchettes de bois sur lesquelles le « mouaddab » calligraphiait, à l’aide d’un calame, les versets du Coran qu’il destinait à ses élèves. Yahia fut aussi fasciné, comme il le racontait lui-même, par les fixés sous verre et les images coloriées relatant les légendes populaires qu’il découvrait dans les souks et les lieux publics de la capitale. Il entama ses études primaires au collège Sadiki et au lycée Carnot. Durant ses brèves études secondaires au lycée Alaoui, il eut comme professeurs de dessin Georges Le Mare et Alexandre Fichet. Cependant, ne s’intéressant pas trop aux études, il préférait s’adonner à sa passion favorite. Il ne cessait d’observer, avec une attention persévérante, les amateurs européens qui venaient peindre les vieux quartiers de la médina, plantant leurs chevalets au bord des ruelles. Mais il dut se résigner, devant l’insistance de son père, à trouver un travail. Il entra comme interprète à la Direction Générale des Finances, profitant de ses heures libres pour s’exercer dans la peinture. Il fut remarqué par quelques connaisseurs avisés et réussit très vite à conquérir la faveur d’un public européen. Il put aussi gagner la sympathie de quelques peintres qui l’ont pris en leur compagnie dans leurs tournées artistiques à travers les villes et villages tunisiens. C’est au cours de l’une de ces sorties qu’il aurait rencontré en 1923 Albert Marquet, au moment où celui-ci entreprenait son voyage de noces. (1) De même, il aurait fait la connaissance de Lucien Mainssieux qui, à partir de 1929, se rendait fréquemment en Tunisie.

                                


Salon Tunisien 1933 : exposition du peintre musulman Yahya, "L'Afrique du Nord Illustrée", n° 631,  4 juin 1933.


            Lors de sa toute première manifestation en public, participant au Salon Tunisien de 1923, Yahia fut remarqué par Pierre Boyer, Inspecteur des Beaux-Arts, qui avait décelé en lui des dons indéniables.  Boyer, qui prit la direction du nouveau Centre d’Enseignement d’Art nouvellement créé (devenu par la suite Ecole des Beaux-Arts), a donc invité le jeune novice à s’y inscrire. Il fut ainsi le plus ancien élève musulman à accéder au Centre d’Art, suivi quelques semaines plus tard par Abdelaziz Ben Raïs. Yahia dut abandonner son poste d’interprète aux finances afin de se consacrer entièrement à sa vocation. Boyer lui avait même proposé une aide financière de 100 francs par mois. Il avait auparavant adressé une lettre, en date du 2 décembre 1923, à Henri Doliveux, directeur général de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts, dans laquelle il demandait une bourse d’entretien en faveur de Yahia Turki, élève à son établissement. En réponse, H. Doliveux informait Boyer qu’une subvention mensuelle de 100 francs a été octroyée à l’élève M. « Tourki Yaya » pour une durée d’une année et ce, à partir du premier janvier 1924.




                    Photocopie de l’original de cette seconde lettre, signée par H. Doliveux, en date du 6 décembre 1924.


  Monsieur Abderrahman Medjaouli, ancien secrétaire général de l’Ecole des Beaux-Arts de Tunis (2), eut l’obligeance de me faire part de cette lettre, parmi un ensemble de documents déposés au bureau d’archives de l’Ecole. Si Yahia prétendait lui-même n’avoir jamais obtenu cette bourse, il demeure que cette lettre, aussi insignifiante puisse-t-elle paraître, constitue néanmoins un indice qui pourrait, s’ajoutant à d’autres témoignages, apporter plus de lumière et plus de précisions sur les débuts de cet artiste.

           Ne s’accordant pas à l’esprit trop conformiste du Centre d’art, Yahia n’y passa en fin de compte qu’une brève durée de cinq mois. Il partit en France, en début de l’année 1927, s’installa d’abord à Nice, puis se fixa à Paris. Il fréquenta l’atelier d’Albert Marquet et rejoignit son ancien ami Mainssieux (3). Au contact de ces maîtres, il avait appris la peinture des spectacles de la rue, la passion de la lumière et une concentration à l’extrême du dessin, subordonné à la couleur, une couleur unie, limpide mais très variée dans ses nuances. Durant son séjour à Paris, il présenta des œuvres au Salon d'automne, aux Indépendants et à la Société Coloniale des Artistes français. En 1931, il organisa une exposition individuelle à la galerie Tedesco, avenue de l'Opéra. Dès 1934, sa présence fut constante dans les manifestations d’art qui avaient lieu à Tunis. En 1934, il montra à Tunis quelques vues parisiennes d’églises et de vieilles bâtisses nous rappelant, par leur aspect linéaire et leurs nuances grisâtres, les tableaux de Maurice Utrillo. Dès son retour définitif, en 1936, au pays, il exposa en chaque fin d’année, durant la période des fêtes, dans le hall du « Petit Matin » (quotidien de l’époque) (4) et quittait souvent la capitale pour aller peindre, avec beaucoup d’enthousiasme, dans diverses régions de la Tunisie.



                                                          Yahia Turki peignant une scène de fête à Jerba






            
                                 Yahia Turki, photo Manuel, in "L'Afrique du Nord Illustrée", 4 juillet 1931, p. 3.



Salon de La Marsa (à l'ancienne Mairie), 1953; de g. à d. ; x, P. Boucherle, J. Lellouche, x, A. Gorgi, Y. Turki, A. Farhat, Mme Turki,, Mme Boucherle et son fils.



                                                                             Yahya Turki , Tunis 1953


 Ce peintre qui fréquenta, ne serait-ce que quelques mois, l’atelier d’Armand Vergeaud au Centre d’Art, qui était dans le sillage de Marquet, qui travailla souvent à côté de Mainssieux et qui connut Montmartre, a été qualifié par certains de « naïf ». L’était-il vraiment ? Se fiant à sa seule inspiration, loin de toute sophistication, n’ayant jamais sacrifié aux désuétudes de la mode, il serait plutôt un autodidacte qui, s’étant formé à l’école de la vie, avait appris à regarder autour de lui. Il avait senti la lumière africaine ; il s’appliqua à rendre les choses familières de sa contrée, à leur restituer une âme, nous livrant ainsi, sans prétention aucune, un art plein de verve et de franchise, et ce n’est là qu’un mérite parmi tant d’autres de Yahia Turki.




1953, au Café de Paris (Tunis); de g. à d.: E. Bocchieri, Y. Turki, A. Farhat, Mifud, M. Levy, P. Boucherle, A. Gorgi.




 Au Café de Paris (Tunis, 1965); de g. à d : H. Soufy, Z. Turki, P. Boucherle, A. Farhat, Y. Turki (président de l'Ecole de Tunis et vice président du Salon Tunisien), A. Gorgi.   



Habib Bourguiba en compagnie des membres de l'Ecole de Tunis (de g à d: N; Belkhodja, A. Bellagha, N. Khayachi,  
 Z. Turki, H. Bourguiba, A. Gorgi, H. Turki, complètement à droite, H. El Mekki...)


(1)Le présent  article est paru en juin 2000 à « La Revue Sadikienne » avant l’apparition d’un ouvrage écrit par Aîcha Filali et dédié à « Yahia Turki : père de la peinture en Tunisie » (Cérès Editions, 1er Janv. 2003) retraçant d’une manière plus complète les évolutions et les étapes de sa carrière.

(2) Abderrahman Medjaouli (1936-2015), enseignant d'arts plastiques à l'Ecole des Beaux arts de Tunis, il assista Safia Farhat depuis 1968 à la direction de l'Ecole. Secrétaire général de l'Union des Artistes Plasticiens Tunisiens (1994), ses toiles, à tendance surréaliste, sont hantées de corps ramassés et difformes... 

(3) Albert Marquet effectua deux séjours en Tunisie : en 1923 et en 1926, Cf. Jean-Claude Martinet et Guy Wildenstein, "Marquet, l'Afrique du Nord", Skira-Editions du Seuil, Paris/Milano 2001. 

 (4) Dans un article paru dans le journal "La Presse" (8 février 1995, p. 10), M. L. Snoussi précise qu' au cours du mois de Ramadan 1930, un événement important (je cite) "fut le vernissage de l'exposition du "jeune peintre tunisien" Yahia Turki, dans le hall du quotidien Le Petit Matin, présageant, par- là, la naissance, quoique tardive, de "L'Ecole de Tunis" en matière d'arts plastiques (....) Cette exposition a eu lieu entre le 3 et 17 février 1930. Toutes les publications en langue arabe, surtout Ez-Zohra et En-Nahdha, n'ont cessé d'appeler les Tunisiens "à visiter cette exposition afin d'encourager le jeune peintre YahiaTurki..."